Harcèlement sexuel et sexiste dans les transports : résultats d’une étude menée à Bordeaux

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harcelement-transport-bordeaux À Bordeaux, une enquête de 3 sociologues sur les femmes et leurs déplacements en ville pointe le harcèlement sexuel subi par les citadines. Cette étude labellisée « Sexisme, pas notre genre » par le ministère des Familles, de l’Enfance et des Droits des femmes, dans le cadre de sa campagne de lutte contre le sexisme, témoigne de l’ampleur de ce fléau.

En Région Île-de-France, 100% des utilisatrices de transports en commun ont été victimes au moins une fois dans leur vie de harcèlement sexiste ou d’agressions sexuelles, selon des consultations menées en 2015 par le Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes (HCEfh). Mais quelles sont les conséquences de cette situation alarmante ? Des chercheurs ont étudié pendant près de 8 mois les déplacements des Bordelaises. Décryptage.

 

Un constat alarmant

Des dizaines d’entretiens, plusieurs semaines d’observation et plus de 5.000 participantes au questionnaire de l’étude. L’enquête « Femmes et déplacements » a mobilisé pendant plus de 8 mois au cours de l’année 2016 Arnaud Alessandrin – sociologue et chercheur à l’université de Bordeaux – , Laetitia César-Franquet – sociologue et formatrice à l’Institut régional du travail social (IRTS) – et Johanna Dagorn – docteure en science de l’éducation et chercheuse au Laboratoire Cultures Éducation Sociétés (LACES) à l’Université de Bordeaux.

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Le résultat ? La plupart des femmes se sentent en insécurité au sein de l’espace public. Ce sentiment est la conséquence du harcèlement sexuel subi. L’étude montre que 87,5% des femmes ont subi du harcèlement sexuel ou sexiste au cours des 12 derniers mois.

« Il y a une dimension massive du harcèlement et des violences sexistes. Le panel est large et couvre des agressions allant du regard au viol », explique Arnaud Alessandrin.

À l’occasion de leurs déplacements au sein de la métropole de Bordeaux, les femmes déclarent avoir été victimes :

  • de regards insistants, d’une présence envahissante, des sifflements ou bruitages divers à hauteur : 25% des faits cités,
  • de commentaires non désirés sur l’apparence : 19,2% des faits cités,
  • de contacts physiques non souhaités et/ou attouchements (mains aux fesses, dans les cheveux…) : 18,6% des faits cités,
  • d’insultes, de menaces et de commentaires injurieux : 13,2% des faits cités.

Parmi les répondantes :

  • 19% déclarent avoir été victime de harcèlement 1 fois
  • 50,8% entre 2 et 5 fois
  • 14,5% entre 6 et 9 fois
  • 15,7% plus de 10 fois

« Ce constat est très alarmant. Bordeaux n’est pas une ville plus sexiste qu’une autre. Si on faisait l’enquête à Paris, Marseille ou Lyon, les chiffres seraient probablement les mêmes », analyse le chercheur.

 

Des typologies précises

Pour lutter contre ces violences sexistes, les sociologues ont cherché à établir des typologies détaillées des agressées, des agresseurs et des modes de transport ciblés par les harceleurs pour aider la compagnie de transport de Bordeaux et la mairie à trouver des moyens d’agir.

« Plus on est jeune, plus on risque d’être victime, pointe Johanna Dagorn. Le sexisme traverse l’espace public, mais pas de la même manière selon les différentes femmes : les remarques sexistes sont associées à des discriminations raciales (14,8%), physiques (14,6%) ou homophobes (10,6%) ». En conséquence, les femmes développent des stratégies : la plupart joue l’indifférence face au harcèlement, d’autres évitent des espaces à certaines heures.

Les risques de harcèlement sont corrélés au mode de déplacement. Par exemple, 47% des femmes se déplaçant en tram déclarent se faire harceler. Le chiffre grimpe à 51% pour les femmes évoluant à vélo. « À vélo, toutes les femmes nous expliquent qu’elles sont systématiquement victimes de harcèlement lorsqu’elles sont au stop ou à l’arrêt. Moins les femmes vont vite, plus elles risquent d’être harcelées », détaille la chercheuse au LACES et codirectrice – avec son collègue Arnaud Alessandrin – des cahiers de la Lutte contre les discriminations (LCD).

Quant aux auteurs, on peut dégager 2 tranches d’âge selon les actes. « On va avoir des hommes âgés entre 18 et 25 ans pour les remarques ou les sifflements. Par contre, quand on passe sur les attouchements sexuels (mains aux cheveux et fesses), on va avoir une typologie d’hommes de 40 ans et plus », décrypte Johanna Dagorn.

 

Une prise de conscience des femmes et des institutions

L’autre impact de cette enquête est la mise en évidence du harcèlement subi par les femmes avec les chiffres « massifs et relativement importants ».

« Les femmes ont tellement intégré le fait d’être harcelées, que le jour où elles en parlent, c’est un premier pas vers la prise de conscience du harcèlement sexuel et sexiste subi », souligne Johanna Dagorn.

La prise de conscience est également partagée par la compagnie de transport et la ville de Bordeaux. « Ils ont été étonnés à la lecture du rapport. Ils ne pensaient pas qu’on était à ce niveau important de harcèlement sexuel et sexiste », poursuit la sociologue.

Le trio de sociologues a conclu son enquête avec une série de propositions :

  • former plus systématiquement dans les écoles et les entreprises,
  • communiquer auprès des femmes sur les espaces d’informations et d’aides aux victimes d’agression à Bordeaux comme Vict’aid ou le CAUVA.
  • renforcer la luminosité de certains espaces urbains,
  • créer une ligne d’appel d’urgence, mobilisable aussi par SMS
  • augmenter la visibilité des supports d’aide et de sensibilisation à destination des espaces festifs

 

La volonté d’agir se développe à travers la France : la mairie de Paris a déjà sollicité les chercheurs bordelais pour parler de l’étude et l’enquête est dupliquée dans la ville de Limoges et sa métropole. « Il s’agit d’un milieu plus rural, ça sera intéressant de comparer », note Johanna Dagorn. Les résultats de l’enquête devraient être connus d’ici la fin de l’année 2017.