Propos liminaire d’Aurore Bergé | Ministre chargée de l'Egalité entre les femmes et les hommes et de la Lutte contre les discriminations

Mercredi 17 décembre 2025

Publié le | Temps de lecture : 8 minutes

ASSEMBLÉE NATIONALE - Mission d’information sur les causes et conséquences de la baisse de natalité en France 

Seul le prononcé fait foi

Madame la Présidente, Constance de Pelichy, 
Monsieur le Rapporteur, Jérémy Patrier-Leitus, 
Mesdames et Messieurs les Députés,

Je vous remercie de votre invitation et du travail approfondi que vous menez dans le cadre de cette mission d’information sur les causes et les conséquences de la baisse de la natalité en France. 

Ce débat est essentiel, car il touche à la fois à l’intime – le désir d’enfant, les trajectoires de vie – et au collectif – notre modèle social, nos solidarités intergénérationnelles, notre capacité à faire société dans la durée.

Je veux le dire d’emblée : la natalité n’est ni un sujet technique, ni un sujet moral, ni un sujet identitaire

C’est un sujet profondément politique, au sens noble du terme. 

Il interroge les conditions que notre société offre à celles et ceux qui souhaitent devenir parents et la liberté acceptée pour celles et ceux qui ne le souhaitent pas

Il interroge notre capacité à garantir la libre détermination des choix de vie, sans que ces choix ne soient entravés par les inégalités, les contraintes économiques ou les stéréotypes.

***

Les chiffres sont désormais bien connus, mais ils doivent nous alerter.

En 2024, la France a enregistré 663 000 naissances, soit une baisse de plus de 21 % depuis 2010

L’indice de fécondité s’établit à 1,62 enfant par femme, son plus bas niveau depuis la Première Guerre mondiale. 

Et pour la première fois depuis 1945, sur douze mois glissants, le nombre de décès a dépassé celui des naissances.

Cette évolution n’est pas propre à la France. 

Elle touche l’ensemble des pays européens, avec une fécondité moyenne de 1,46 enfant par femme au sein de l’Union. 

Mais elle interroge particulièrement notre pays, historiquement doté d’une politique familiale forte et d’un niveau de fécondité supérieur à la moyenne européenne.

Cette baisse s’explique par un cumul de facteurs.

Il y a d’abord le report de l’âge à la parentalité

L’âge moyen au premier enfant est aujourd’hui de 31 ans, soit cinq ans de plus qu’au milieu des années 1970. 

Ce phénomène reflète des parcours d’études plus longs, une insertion professionnelle plus tardive, mais aussi une exigence accrue de stabilité – du couple, du logement, des revenus – avant de se projeter dans la parentalité

Or ce report réduit mécaniquement la fenêtre pendant laquelle il est possible d’avoir plusieurs enfants.

Il y a ensuite des facteurs économiques et matériels puissants

La consultation citoyenne lancée par l’Assemblée nationale le montre clairement : pour près d’un tiers des répondants, le premier frein à la parentalité est financier

Le coût de l’enfant, l’insécurité économique, les difficultés d’accès au logement, les questions de conciliation entre vie professionnelle et vie familiale pèsent lourdement. 

Et pour les familles qui ont déjà un enfant, lorsqu’il s’agit d’envisager d’en avoir un deuxième, la contrainte financière devient, pour beaucoup, écrasante.

Il y a aussi des transformations profondes des trajectoires de vie et des normes sociales

Le nombre idéal d’enfants est passé de 2,7 à 2,3

La « norme » de deux enfants demeure, mais elle est désormais perçue par beaucoup de jeunes comme un maximum et non plus comme un minimum.

Pour certains, devenir parent apparaît comme une responsabilité trop lourde dans un monde perçu comme incertain sur le plan climatique, économique, démocratique et géopolitique.

Enfin, il y a les enjeux de santé reproductive

L’infertilité concerne aujourd’hui un couple sur quatre, aussi bien les femmes que les hommes.

L’endométriose, le syndrome des ovaires polykystiques, l’âge à la maternité, mais aussi les facteurs environnementaux, jouent un rôle majeur. 

La baisse de la natalité ne peut être comprise sans intégrer pleinement cette réalité de santé publique.

***

Je souhaite insister sur un point fondamental, au cœur des compétences de mon ministère : les inégalités persistantes entre les femmes et les hommes constituent un frein majeur à la natalité.

Aujourd’hui encore, la parentalité repose massivement sur les femmes.

Les chiffres sont sans appel. 

54 % des femmes déclarent assumer l’essentiel des tâches domestiques, contre 7 % des hommes. 

Les femmes réalisent environ 72 % du travail domestique et 65 % du travail parental.

À l’arrivée d’un enfant, le temps de travail domestique et parental augmente de 5 heures pour une femme, tandis qu’il diminue pour un homme.

Cette réalité alimente une charge mentale très élevée : plus de 70 % des femmes salariées déclarent en souffrir, et 4 sur 10 se disent régulièrement dépassées.

À cette charge s’ajoute une pénalité professionnelle persistante

Dans les dix années suivant la naissance du premier enfant, les revenus du travail des femmes diminuent en moyenne de 38 % par rapport à une situation sans enfant

La maternité explique à elle seule près de 90 % de l’écart de revenus entre les femmes et les hommes

Et la grossesse demeure l’un des premiers motifs de discrimination au travail.

Dans ce contexte, beaucoup de femmes, en particulier celles qui aspirent à une réelle égalité au sein du couple, anticipent que la parentalité restera déséquilibrée, coûteuse professionnellement et épuisante personnellement.

Cela conduit à retarder, à limiter, voire à renoncer à un projet d’enfant.

Les travaux récents de l’INED sont éclairants : en 2024, les personnes ayant une conception égalitaire des rôles femmes-hommes ont des intentions de fécondité plus faibles qu’en 2005. 

Non pas parce qu’elles rejettent la parentalité, mais parce qu’elles refusent une parentalité inégalitaire.

C’est là un message politique fort : une société qui ne garantit pas l’égalité réelle décourage la parentalité.

***

Face à ce constat, je veux être très claire : l’égalité entre les femmes et les hommes n’est pas un frein à la natalité, elle en est une condition.

Notre ligne est claire : il s’agit de lever les obstacles qui empêchent celles et ceux qui le souhaitent d’avoir des enfants.

C’est tout le sens du Plan interministériel pour l’égalité entre les femmes et les hommes « Toutes et tous égaux » 2023–2027, dont trois des quatre axes articule des leviers essentiels.

D’abord, la santé des femmes : meilleure prise en charge de la dépression post-partum, accompagnement après les fausses couches, stratégie nationale sur l’endométriose, intégration des questions de fertilité dans les consultations de prévention, amélioration de l’accès à l’aide médicale à la procréation. 

Briser les tabous sur l’infertilité, investir dans la recherche, informer plus tôt, c’est permettre à chacun de faire des choix.

Ensuite, l’égalité professionnelle et économique car il s’agit bien de la condition première de notre émancipation

En 2025, dans notre pays, il n’est pas acceptable que des différences de salaires existent encore au détriment des femmes et qu’une part demeure toujours inexpliquée.

L’égalité salariale, c’est la loi : elle doit s’appliquer à toutes et à tous, partout et tout le temps. 

Et notre responsabilité est qu’elle soit appliquée. 

En 2019, la France a été le premier pays européen à créer un index d’égalité salariale.

En six ans, les résultats se sont constamment améliorés et nous irons plus loin, avec la directive européenne sur la transparence salariale que nous aurons à transposer d’ici juin 2026. 

Toute offre d’emploi devra indiquer une fourchette de rémunération

Le salaire proposé ne pourra plus dépendre de la rémunération antérieure – un biais qui pénalise structurellement les femmes.

La conciliation entre travail et famille ne doit plus être un privilège, mais un droit effectif.

C’est le sens de notre action avec l’amélioration des congés parentaux, la création du service public de la petite enfance, l’extension du complément de mode de garde aux familles monoparentales ou une meilleure prise en compte de la parentalité dans les formations du service public. 

Enfin, la culture de l’égalité : lutte contre les stéréotypes dès le plus jeune âge, mobilisation du monde éducatif, culturel et sportif car les normes sociales façonnent les choix individuels bien plus qu’on ne le croit.

***

Dans cette perspective, le partage réel de la parentalité est décisif.

La réforme du congé de paternité en 2021 a montré son efficacité : la durée moyenne prise par les pères est passée de 11 à 24 jours et plus de 60 % prennent désormais l’intégralité de leurs droits

C’est un progrès considérable.

De la même manière, une proposition que je porte depuis près de trois ans est désormais inscrite dans le projet de loi de financement de la sécurité sociale pour 2026 :

Créer un congé de naissance, après les congés maternité et paternité, de 2 mois par parent, bien mieux indemnisés que le congé parental actuel.

Un congé qui encourage un partage réel et équilibré des responsabilités, sécurise le retour à l’emploi des mères et qui répond à la réalité : celle d’un moment fondateur dans la vie d’un enfant et de sa famille.

***

Enfin, et en raison de sa dimension résolument universaliste, je veux rappeler que nos politiques familiales doivent bien s’adresser à toutes les familles.

Les familles monoparentales – très majoritairement des mères seules – sont particulièrement exposées à la précarité et à l’isolement.

Les dispositifs comme l’allocation de soutien familial, les crèches à vocation d’insertion professionnelle, l’intermédiation des pensions alimentaires ou l’extension du complément de mode de garde sont essentiels. 

Ils relèvent à la fois de la justice sociale, de l’égalité entre les femmes et les hommes et du soutien à la parentalité.

De même, l’ouverture de la PMA à toutes les femmes en 2021 a marqué une avancée majeure.

Mais l’égalité d’accès reste un défi : délais, disparités territoriales, jugements sociaux persistent. 

C’est pourquoi nous allons renforcer l’offre de centres, harmoniser les parcours et protéger les personnes engagées dans un projet parental contre les discriminations professionnelles.

***

Mesdames et Messieurs les députés,

La baisse de la natalité n’est ni une fatalité, ni un problème que l’on résoudra par des injonctions.

Elle nous oblige à une politique de confiance : confiance dans les individus, confiance dans les familles, confiance dans l’égalité.

Créer les conditions pour que chacun puisse, librement, sereinement, concrétiser ou non un projet parental, c’est investir dans l’avenir du pays

Une société plus égalitaire est une société plus vivable. 

Et une société plus vivable est une société où l’on peut se projeter dans l’avenir, pour soi et pour ses enfants.

Je vous remercie de votre attention et suis bien entendu à votre disposition pour répondre à vos questions.

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