Interview de Marlène Schiappa, secrétaire d’État en charge l’Égalité entre les femmes et les hommes

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Le 17 mai 2017, Marlène Schiappa est nommée secrétaire d’État auprès du Premier ministre, chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes. Quel est son parcours,  comment envisage-t-elle le pilotage de cette politique publique, quels seront ses chantiers prioritaires… elle répond à nos questions. 

Racontez-nous le parcours qui vous a mené à prendre il y a bientôt un mois maintenant, la fonction de secrétaire d’Etat à l’Egalité entre les femmes et les hommes ?

Il y a 10 ans, j’ai créé le blog « Maman travaille » qui s’est constitué par la suite en réseau et qui compte aujourd’hui plus de 10 000 membres dans toute la France. A la tête de ce réseau, j’ai pu adresser des propositions aux  pouvoirs publics et aux entreprises pour favoriser une meilleure conciliation entre vie professionnelles et familiale et aller vers plus d’égalité entre les hommes et les femmes dans la sphère professionnelle et familiale. J’ai par exemple mis en place le Pacte transparence crèche, en partenariat à l’époque avec le ministère des Affaires sociales. Ce dispositif permet de  garantir la transparence dans les critères d’attribution des places en crèche, il a été adopté par 3 villes pilotes : Paris, Bordeaux et Le Mans.

En 2014, j’ai pris les fonctions de  maire adjointe à l’égalité entre les femmes et les hommes au Mans et de conseillère communautaire déléguée à French Tech. Cette agglomération de 200 000 habitants est située dans une zone plutôt rurale, la Sarthe, dont la capitale mondialement connue pour ses 24h est une ancienne ville ouvrière. En tant qu’élue locale,  on est confronté à la réalité de terrain et  interpelé pour répondre aux  besoins concrets de la population, sur des questions aussi variées que la sécurité des femmes dans les transports, la couverture numérique, la carte scolaire… C’est en se confrontant à cette réalité de terrain qu’on réalise la difficulté à trouver des solutions, les freins venant parfois d’un circuit administratif complexe.

En quoi votre double expérience du secteur privé et des collectivités publiques est-elle un atout pour remplir cette fonction de secrétaire d’Etat?

Plus que l’expérience privé/public, c’est la connaissance à la fois théorique et pratique des questions d’égalité femmes / hommes  qui constitue pour moi une richesse. J’ai commencé par la théorie en menant des recherches  sur les questions de genre et de sexisme avec des universitaires, en publiant plusieurs ouvrages comme récemment sur la culture du viol, et en intervenant aussi bien dans les Grandes écoles que dans les entreprises ou pour la Fondation Jean-Jaurès.  J’ai ainsi théorisé le concept de « Plafond de mère » avec un auteur spécialiste du management. Ce concept vise à montrer tous les freins à la carrière des femmes liés à la maternité, qu’elle soit réelle ou supposée. Comme le dit Brigitte Grésy (*), « la femme est  un agent à risque » : si elle a déjà des enfants, l’employeur peut redouter ses potentielles futures absences, si elle n’en a pas encore, l’employeur redoute une future maternité. Cela doit changer.

Quels sont les avantages pour un Secrétariat d’Etat à être directement rattaché au Premier ministre ?

Etre rattaché  au Premier ministre, c’est garantir une approche transversale des sujets. Les sujets qui touchent à l’égalité femmes-hommes sont éminemment transversaux, la prostitution, par exemple,  relève aussi bien du champ du droit pénal que de la lutte contre les violences, la santé publique, etc. il faut ainsi être en capacité de coordonner l’action de plusieurs ministères. Avec un secrétariat d’Etat à Matignon, on perd peut-être en force symbolique mais on gagne assurément en efficacité.  Les propositions que nous soumettrons au Premier ministre, une fois validées, seront inscrites sur la feuille de route des ministères impliqués.

Des droits des femmes, on parle aujourd’hui d’égalité femmes-hommes, comment interpréter ce changement d’intitulé ?

C’est volontairement que nous avons privilégié le terme « égalité entre les femmes et les hommes » au terme « droits des femmes », et ce pour plusieurs raisons.  Au cours du précédent quinquennat, les droits des femmes ont beaucoup progressé avec notamment  la loi sur l’égalité réelle entre les femmes et les hommes en 2014, ou encore l’extension du délit d’entrave à l’IVG. La parité en politique, l’égalité professionnelle…, aujourd’hui on dispose d’un arsenal de lois intéressant qui est censé garantir l’égalité entre les hommes et les femmes. Pour autant, dans les faits, les choses ne changent pas ou très peu : depuis 10 ans que je me suis spécialisée sur ces sujets, les chiffres restent les mêmes : c’est toujours  83 000 viols par an en France,  80 % des tâches ménagères faites par les femmes, 12 à 27 % d’écart de salaire entre les femmes et les hommes. L’enjeu du quinquennat sera donc de veiller à l’application de toute cette législation, il faudra mettre en place les conditions pour que la loi soit suivie d’effet.  Ce nouvel intitulé permet aussi d’impliquer davantage les hommes dans cette lutte pour l’égalité, en les encourageant par exemple à prendre leur congé paternité, ou à partager le congé parental. Enfin, mener une politique d’égalité entre les femmes et les hommes, c’est aussi protéger toutes les victimes de sexisme et de violences sexuelles quel que soit leur sexe et leur orientation sexuelle.  C’est la première fois que dans un décret d’attribution il est mentionné que le ministre « lutte contre la haine envers les personnes lesbiennes, gays, bi et trans ».

Les mois à venir vont être déterminants, quels seront les chantiers prioritaires ?

La feuille de route de notre politique est en cours de finalisation et sera présentée fin juin. On peut tout de même évoquer d’ores et déjà deux chantiers principaux. Le premier concerne le travail : l’égalité professionnelle entre les hommes et les femmes, les métiers non mixtes, les différences de salaires, et la protection des femmes au travail.  Le deuxième grand chantier est  la lutte contre les violences sexuelles avec le projet de verbaliser les insultes et le harcèlement de rue, et celui d’allonger le délai de prescription pour les victimes de violences sexuelles.

Quelles sont les nouvelles méthodes que vous souhaitez insuffler ?

J’aimerais que nos actions ne soient pas contraintes au seul cadre institutionnel et que nous puissions tester quelques expérimentations. Ainsi, prochainement nous allons inaugurer un Bureau des enfants au sein du ministère. Il permettra aux parents dont la nounou est malade ou l’école en grève de venir travailler avec leurs enfants. Les enfants disposeront sur place d’un espace pour les occuper : livres, coloriages, activités… C’est une action qui peut paraître anecdotique mais qui, si elle fonctionne, peut avoir valeur d’exemple et inspirer des collectivités, des entreprises privées.

Je souhaite également tisser davantage de dialogue social. J’ai prévu par exemple d’inviter les 10 dernières entreprises sur la liste Name and Shame  du baromètre Ethics & Boards(**) à venir suivre une formation avec une formatrice qualifiée au Ministère. Ils pourront à leur tour servir d’ambassadeurs pour l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes. Plutôt que de donner les bons points et les mauvais points  je souhaite ouvrir un dialogue constructif. 



(*) Brigitte Grésy est Secrétaire générale du Conseil supérieur de l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes, elle est l’auteure  de nombreux rapports sur l’égalité professionnelle, la parentalité, l’égalité entre filles et garçons.

(**) Ethics & Boards édite le palmarès de la féminisation des instances dirigeantes