Pour que le cinéma reste une fête…

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Marlène Schiappa, secrétaire d’Etat chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes, réagit au palmarès de la 45e cérémonie des césars.

Tribune. Nombreux sont ceux qui, passionnés de cinéma, ont prononcé ou pensé cette phrase hier soir. On préférerait que le cinéma reste une fête, célèbre le talent, la magie de changer d’époque ou de tourner avec «des fleurs en hiver» comme l’a dit Sandrine Kiberlain.

«Ce n’était pas le moment» de parler des violences sexuelles, ou pas comme ça, ou pas autant, et il ne fallait pas transformer une fête en un tribunal à ciel ouvert, disent d’autres.

Les réalisateurs, nombreux, qui n’ont jamais violé personne et les actrices, nombreuses, à mériter des récompenses ne voulaient pas de cela, dit-on. L’important c’était que «le cinéma reste une fête».

Cette phrase, toute sincère qu’elle soit, est bien connue des femmes qui ont vécu des violences sexuelles.

«Allons ! Tu ne vas quand même pas gâcher Noël en parlant des violences sexuelles que tu as vécues. Il faut que Noël reste une fête. Sois gentille avec ton oncle.»

«Vous ne trouvez pas qu’elle en fait un peu trop, à vouloir boycotter le pot de fin d’année juste parce que le collègue qui l’a harcelée sexuellement sera là ?»

«Je ne comprends pas son attitude: elle va gâcher la kermesse de l’école. En plus elle n’est pas concernée ce n’est pas elle qu’il a touchée, celui qu’on a mis au stand pêche à la ligne.»

Ne pas gâcher la fête. Ne pas devenir la méchante. Ne pas être celle qui ruine la soirée alors que franchement, «on n’était pas bien là, à la fraîche, décontractés du gland» pour citer les grands auteurs ?

Oui, il faut que le cinéma reste une fête. J’aurais aimé cette année qu’on soit en situation de parler davantage des récompenses du film Papicha sur la liberté des jeunes femmes en Algérie, d’Alice et le Maire à une époque où les Français n’aiment les politiques qu’au cinéma ou en série avec Kad Merad. J’aurais aimé m’indigner contre si peu de nominations – Chiara Mastroiani- pour le sublime et onirique Chambre 212, débattre de la réalisation pudique de Roubaix, une lumière et du talent de Céline Sciamma, de Nicolas Bedos qui n’est jamais aussi efficace que lorsqu’il est généreux, des chansons écrites sur Fanny Ardant et de l’héritage cinématographique d’une Agnès Varda s’amusant avec JR, de la rencontre entre la nouvelle vague et Kourtrajmé.

Mais ce n’est pas possible de faire tout cela comme si de rien n’était. Alors que je m’époumone toute l’année à porter les dispositifs qui permettent aux femmes de porter plainte et d’obtenir justice après un viol ou une agression sexuelle, alors que nous avons créé la verbalisation du harcèlement de rue, mis en place la formation des policiers et des gendarmes, financé le 3919, allonge les délais de prescriptions pour les viols, comment voulez-vous que l’on tolère d’entendre «pour que le cinéma reste une fête…» comme si celles qui parlent gâchaient la fête ?

C’est par le cinéma que #metoo est arrivé. Par l’enquête de Ronan Farrow sur Harvey Weinstein, déclenchant des vagues de soutien partout dans le monde pour les actrices et les femmes apportant leurs témoignages. Personne ne veut transformer les césars en tribunal. Nous voulons juste de vrais tribunaux qui fonctionnent et qui condamnent les violeurs. Point. Ainsi le cinéma pourra rester une fête.

Si vous tenez tant vous aussi à ce que le cinéma reste une fête ne violez pas, ne touchez pas les fesses, les seins, les cuisses des femmes qui n’ont pas exprimé leur consentement.

Ne les discriminez pas. Ne les excluez pas des financements, des récompenses. Faites leur la place qui est là leur: la moitié. La moitié de tout. Car nous sommes 52% de l’humanité et la moitié de tout c’est déjà un compromis. Vous ne voulez plus de cris, de manifestations, de scandales, de départs de la salle ? Soutenez les femmes, cessez de les empêcher de facto de créer et de prendre pleinement part à cette fête, à cette industrie Ne couvrez pas ceux qui sont accusés de viols. Pensez aux victimes. Passées et actuelles. Croyez-les. Soutenez-les.

Alors vous verrez, le cinéma restera une fête.

Et ce n’est pas le problème du cinéma mais de toute la société, c’est pareil ailleurs: sport, politique, familles, ce sont les violeurs, celles et ceux qui les soutiennent qui gâchent la fête. Pas les victimes de violences sexuelles, ni celles et ceux qui les soutiennent. C’est avant tout pour elles que la fête est gâchée. Alors ensemble oui, faisons-en sorte que le cinéma reste une fête – pour tous et toutes.