Journée internationale des Droits de l’Homme – Hommage à Albert CAMUS – Discours d’Elisabeth Moreno

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Le 10 décembre 2021

Discours de Madame Élisabeth Moreno,
Ministre déléguée auprès du Premier ministre chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes, de la Diversité et de l’Égalité des chances

Seul le prononcé fait foi

Madame la déléguée interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT,
Madame la députée, chère Naïma Moutchou,
Monsieur le proviseur,
Mesdames les professeures,
Maître Dalila Ahmedi,
Chers Joëlle Cuvilliez et Ali Guessoum,
Chers élèves,
Mesdames et messieurs,

Quel plaisir et aussi quel honneur d’évoquer Albert Camus devant vous et surtout, ici, à l’Assemblée nationale, cœur battant de notre démocratie en cette Journée internationale des Droits de l’Homme.

En ces temps tourmentés, où certaines âmes sombres ne cessent de piétiner les droits humains, d’humilier, de rejeter, d’ostraciser, d’autres êtres humains simplement pour ce qu’ils sont, j’en ai l’intime conviction, Albert Camus, son œuvre, ses mille vies en une, ont encore beaucoup à dire à notre époque.

Peut-être plus que jamais.

***

Tout commence à Alger, à l’aube du XXème siècle.

Plus précisément, rue de Lyon, dans le quartier pauvre de Belcourt ; à quelques encablures de la Grande Poste et de la Casbah.

Alger, cette ville qui l’a hanté toute sa vie ; lui, l’homme du soleil, épris de la Méditerranée, ébloui par Tipaza.

Alger, cette citadelle au sang mêlé, trait d’union entre l’Orient et l’Occident, dont le soleil irradiait les âmes et tapissait les murs.

Cette vieille dame qui avait abrité autant de mythes que de légendes, mais que l’usure du temps et les affres de la colonisation puis de la guerre allaient pas à pas transformer en camps retranchés; en favela recroquevillée sur elle-même, traversée de rivières pourpres, habitée des fantômes de ses martyrs et honteuse face à son propre reflet.

Mais Alger, cette ville qui le faisait rêver les yeux ouverts, cette ville qui deviendra synonyme d’exil, c’est d’abord pour le jeune Albert Camus le temps du bonheur.

Un bonheur mu en succès auquel il n’était pas prédestiné.

Orphelin d’un père ouvrier agricole, mort en 1914 dans les tranchées sous le feu allemand, fils d’une mère illettrée et sourde, Albert Camus, nanti de peu de choses, s’est arraché à sa condition.

Si les fées avaient déserté son berceau, des mains tendues ont fait basculer son destin.

Celles de Louis Germain tout d’abord, ce hussard noir de la République, instituteur de l’école de la rue d’Omra qui décela rapidement les dons de son élève.

Cette main tendue nous rappelle combien, nous avons tous besoin de nos professeurs, si essentiels dans l’accomplissement de nos destins.

Camus a aussi saisi les mains de Jean Grenier, de Pascal Pia ou de Michel Gallimard.

Mais comme il l’écrivit, « la pauvreté n’a jamais été un malheur » pour lui.

Dès ses premières années, il fut placé à mi-distance de la misère et du soleil ; à mi-distance de la souffrance humaine et de la douceur du monde.

Rue de Lyon, chez les Camus, il n’y avait ni eau courante ni électricité.

Mais on n’était pas malheureux pour autant.

Cette misère cotonneuse était pour lui une ligne de crête, un fil d’équilibre sur lequel il avança comme un funambule et qui, toute sa vie durant, l’éloigna de la radicalité pour embrasser la nuance.

Une nuance qui n’avait rien d’une tiédeur ni d’une modération mais qui s’apparentait au contraire à une quête de vérité ; de justesse vers la justice.

Une vérité absolue qu’aucune équation ne savait pourtant résoudre face à l’absurdité du monde dont il ne se consola jamais vraiment.

Au sortir de l’adolescence, le jeune adulte Albert Camus partit à la recherche de cette vérité.

Du haut de ses vingt-cinq ans, journaliste en herbe à L’Alger républicain, il couche sur le papier sa révolte.

Plongeant sa plume dans l’encrier des inégalités de son époque, il ouvrit alors les yeux de ses lecteurs européens sur une misère arabe et kabyle indicible, que nul ne voulait voir.

La révolte en lui était née.

Et, comme une seconde peau, elle ne le quittera jamais.

L’homme révolté ; avant tout, c’était lui.

Une révolte, dorée au soleil, qui n’avait rien d’un ascétisme.

Car Albert Camus, lui l’ado tuberculeux, condamné avant tous, aimait la vie.

Il aimait le football ; lui le gardien de but du Racing universitaire algérois.

Il aimait les femmes ; lui le mari de Francine, l’amant de Patricia, de Mi, de Simone et de tant d’autres.

Lui, l’être adoré de Maria.

Il aimait la philosophie ; lui le fils prodigue de Pascal, l’exégète de Tocqueville, l’adorateur de Platon, l’élève de Nietzche.

Il aimait la Méditerranée et le tohubohu qui lui colle à la peau.

Ce mélange entre mesure et démesure ; entre grandeur et faiblesse ; entre générosité et égoïsme; entre ombre et lumière.

Ce cocktail détonnant, cet « esprit méditerranéen » pour reprendre ses mots, mêlant joie et mélancolie, et qui au bout du compte le caractérisait tant.

Lui, qui garda jusqu’à son dernier souffle son âme d’enfant.

Lui qui ne croyait pas assez à la raison pour se prétendre philosophe.

Lui qui, au firmament de son succès, auréolé du Prix Nobel, enseveli sous une gloire dont il ne voulait pas, demeurait moins le dandy de Saint-Germain-des-Prés que l’éternel gavroche de Belcourt qui avait fui le silence et la pauvreté de sa mère.
Entre la mer et le ciel d’Alger, Albert Camus s’est forgé un destin exceptionnel.

Tour à tour journaliste, résistant, homme de théâtre, philosophe, écrivain, il n’a jamais délié sa vie ni de son art ni de ses engagements, qu’il plaçait au-dessus de tout.

***

À travers ses mille et un destins, il n’a cessé d’offrir une voix, un visage et une dignité à ceux qui en étaient privés.

Il n’a cessé de choisir le « camp des victimes », des opprimés et de la justice.

Il n’a cessé de s’opposer aux malheurs du monde.

Guerre d’Espagne, Seconde Guerre mondiale, guerre d’Algérie, guerre froide, Camus n’a cessé d’être en lutte contre les vents turbulents de l’Histoire qui ont agité son siècle.

***

La révolte camusienne s’inscrit au final dans la maxime de Bergson qu’il a fait sienne toute sa vie : « agir en homme de pensée et penser en homme d’action ».

Lui qui préférait les hommes engagés aux littératures engagées adhère au Parti communiste algérien à l’âge de 22 ans.

Il dénonce alors l’exploitation coloniale.

Il milite pour la justice, pour le droit de vote pour tous, et pour l’égalité.

Les douleurs qui lui sont épargnées en tant qu’Européen, la misère dans laquelle sont plongés les enfants de Tizi Ouzou – sur lesquels il réalise un reportage en 1939 – le révulsent.

Camus ne supporte pas les inégalités et encore moins l’injustice.

Camus conspue l’asservissement.

Camus s’interdit de succomber pleinement aux plaisirs de la vie qu’il affectionne tant si, à côté de lui, un peuple ploie – le ventre vide – sous la misère.

Pour lui, la vie est trop courte pour ne pas être irréprochable.

La vie est trop courte pour ne pas être engagé.

La vie est trop courte pour ne pas vivre.

Mais vivre sans la justice n’est pas vivre pour l’enfant d’Alger.

Alors, très tôt et jusqu’à la fin, il décida de vivre en s’engageant.

Vivre avec courage : c’est-à-dire en posant les yeux sur la lumière, sur la beauté comme sur la misère et sur la mort.

Vivre pour la liberté ; la sienne et celle des autres.

Avec en sous-titre, une forme d’épée de Damoclès qui, chez lui, surplombait tout : les hommes ne sont jugés que sur leurs actes.

Jamais résigné, se refusant de se conformer à la fatalité de l’Histoire, Camus, qui a le sens du devoir, met sa plume au service des combats de son époque.

Embarqué dans « la galère de son temps » pour le citer, son art ne peut être décorrélé du monde dans lequel il s’inscrit.

Son art doit être soumis à une cause.

Ou plutôt à des causes.

Addition de convictions, rempli d’humanité, Camus vouait aux gémonies les idéologies.

Ces pseudo vérités à l’écho de bruit de bottes, et qui se mesurent, selon lui, au nombre de divisions blindées.

Aux idéologies dont il avait prophétisé la fin, qui ont donné tort à Jean-Paul Sartre, son meilleur ennemi, il opposait encore et toujours sa quête insatiable de vérité ; creuset de sa soif jamais étanchée de justice.

Camus s’engage aux côtés des républicains espagnols.

Aux côtés de la France libre dans le journal clandestin Combat.

Pour la paix en Algérie.

Pour l’abolition de la peine de mort.

Sa soif de combats, jamais émoussée, ne lui pas épargné les coups ; les humiliations, les rejets, et les mises au ban par une intelligentsia – de gauche comme de droite – qui en réalité ne l’a non seulement jamais compris mais jamais accepté.

Car au siècle des idéologies, Camus ne s’est jamais laissé enfermer dans une case, dans un genre ou dans un camp.

Il n’a jamais cédé aux sirènes – souvent très confortables – du manichéisme.

Sa belle âme ne s’est jamais confondue dans la bonne conscience aveugle de l’époque.

Bonne conscience notamment de la gauche intellectuelle à laquelle il clamait appartenir mais dont l’ostracisme l’a éloigné.

En 1952, son « Homme révolté » est, dans le sillon de Raymond Aron, son « Opium des intellectuels ».

Son besoin insatiable de vérité et de justesse, sa volonté de dire le vrai et de disputer les idoles du moment, ont fait de lui une cible, dans son propre camp.

Lui qui ne s’est jamais résolu à se débarrasser des oripeaux d’une enfance miséreuse pour embrasser le snobisme parisien qu’il exécrait et qui ne voyait en lui que « l’Algérien », qu’un « philosophe pour classes terminales ».

C’est là, aussi, le courage de Camus.

Ne jamais se dérober.

Ne jamais se renier.

Ne jamais se travestir.

Toujours choisir la voie du dialogue au siècle de la polémique.

Et « ne pas se mettre au service de ceux qui font l’Histoire, mais de ceux qui la subissent » pour reprendre son discours de Stockholm.

***

En conclusion, chers élèves, permettez-moi de vous adresser un dernier message.

Je tiens à vous féliciter de faire vivre l’œuvre d’Albert Camus.

Lui qui était l’incarnation même d’une vie pleine de sens.

Lui qui était l’incarnation de la méritocratie et de l’égalité des chances.

Lui qui était l’illustration que l’école de la République peut changer une vie.

Lui qui avait repoussé les frontières de l’impossible.

Lui qui est resté jeune toute sa vie ; peut-être parce qu’il est parti trop tôt.

En vous intéressant à L’Étranger, ce roman qui l’a sorti de l’anonymat, vous avez pénétré la pensée de Camus, vous avez levé le voile sur la « folie de la sincérité » qui habite Meursault et sur la manière dont les hommes, parfois, ont un besoin quasi maladif de fabriquer des monstres.

En reconstituant le procès de Meursault, en donnant la parole à la partie civile, vous revisitez avec brio une œuvre déterminante pour Camus et centrale dans notre histoire littéraire.

J’espère que le travail auquel vous vous prêtez aujourd’hui vous marquera.

J’espère que Camus laissera en vous une trace indélébile.

Celle du goût de la justice, de la liberté, de l’égalité, du pacifisme, de l’humanité et de la générosité; avec en toile de fond un amour fou pour la vie.

Celle de la révolte aussi, en combattant toujours la violence à laquelle Camus ne chercha jamais d’excuses.

Camus nous a montré que l’engagement n’est ni triste ni mortifère.

Camus est résolument contemporain.

Son message, universel, n’a pas pris une seule ride.

Et son œuvre monumentale comme sa vie éclair sont indissociables de son obsession pour un monde meilleur.

Puissions-nous, dès lors, nous en inspirer et faire nôtre cet extrait de L’homme révolté : « la vraie générosité envers l’avenir consiste à tout donner au présent ».

C’est ce que vous faites aujourd’hui.

Je vous en félicite à nouveau.

Et je suis convaincue que dans cette salle, ce soir, sommeillent en vous de nombreux petits Camus.

Laissez-le vivre en vous !

Photo : Wikimedia Commons