Interview – Marlène Schiappa : «Je veux défendre les femmes de chambre»

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La secrétaire d’Etat s’engage pour l’amélioration des conditions de travail de ces salariées du secteur de la propreté, souvent en situation de précarité.

Femmes de chambre, femmes de ménage mais surtout femmes de l’ombre. Dans le secteur de la propreté, majoritairement féminin, celles qui sont à la tâche pour changer les draps, vider la corbeille à papiers ou nettoyer la salle de bains loin des regards, font l’objet d’une attention gouvernementale toute particulière.

L’amélioration de leurs conditions de travail, c’est le nouveau cheval de bataille de la secrétaire d’Etat chargée de l’égalité Femmes-Hommes, Marlène Schiappa . Elle nous révèle son plan d’action en exclusivité, alors que plusieurs mouvements de grève de femmes de chambre se déroulent actuellement dans le pays.

Pourquoi décidez-vous de vous mobiliser sur les conditions de travail des femmes de chambre ?

MARLÈNE SCHIAPPA. Cela fait des semaines que beaucoup d’entre elles essayent de faire exister le sujet. Or, je crois que l’engagement pour l’égalité entre les femmes et les hommes n’est pas seulement une lutte pour que les femmes accèdent à des postes de direction. Elle passe aussi par l’amélioration des conditions de travail des plus précaires.

La mobilisation des employées d’Elior Services, installées depuis le 11 avril, devant leur hôtel à Marseille, a-t-elle été l’élément déclencheur ?

Non. Cela fait longtemps que je travaille sur ce thème. J’y ai été sensibilisée lorsque j’étais présidente du réseau « Maman travaille » (NDLR : un blog et association de mamans actives). Plusieurs femmes exerçant cette profession avaient soulevé auprès de nous le problème du mode de garde en horaire décalé. Elles ne trouvaient personne et leurs enfants restaient parfois seuls, ce qui n’est pas une solution.

Selon vous, c’est un sujet invisible ? Comme ces femmes ?

Absolument. Ces femmes ne doivent plus être invisibles. Lorsqu’on parle d’amélioration de la qualité de vie au travail, on évoque beaucoup la présence d’un « chief happiness officer » ou d’un baby-foot dans les entreprises si je caricature, mais peu ces femmes qui réclament, par exemple, des pauses en nombre suffisant.

Quel plan d’action envisagez-vous ?

Deux choses. Dès septembre, je confie une mission sur les conditions de travail des femmes de chambre au Conseil supérieur de l’égalité professionnelle. C’est une instance de dialogue social que je préside, avec les syndicats de salariés, patronaux, personnalités qualifiées, qui me fera des propositions avant la fin de l’année pour améliorer leur situation. Mais sans attendre, j’ai pris contact avec les fédérations et principales agences qui emploient ces femmes. Je les réunis au ministère dans les prochaines semaines pour que chacune puisse partager des engagements concrets.

Sur quoi ont-elles d’ores et déjà insisté ?

La particularité est que l’on n’est pas dans un rapport classique employeur/salarié mais dans un rapport à trois : salariées, agence de mise à disposition de personnel, hôtel. Sur les horaires décalés, l’agence explique parfois que c’est l’hôtel qui ne veut pas voir les femmes de chambre en pleine journée. Et l’hôtel rétorque que c’est une demande des clients. Peut-on exiger de ne jamais croiser ces femmes ? Pour moi, c’est une forme de déshumanisation. Mais je suis optimiste car beaucoup ont commencé à travailler cette question.

Votre plan d’action ne concerne que les femmes de chambre, donc l’hôtellerie ?

Principalement, mais aussi les agents d’entretien dans les entreprises ou les administrations.

En dehors des horaires, que faut-il améliorer aussi ?

Faire connaître la réforme de la formation professionnelle que la ministre du Travail a portée. Depuis, quand vous travaillez à temps partiel – et il y a beaucoup de temps partiel dans ces emplois – vous avez autant de droits en termes d’accès à la formation qu’un salarié à plein temps. Sauf que les femmes de chambre, des publics parfois peu qualifiés, font rarement la démarche. Notre devoir est aussi d’amener ces droits jusqu’à elles pour qu’elles en bénéficient et acquièrent de nouvelles compétences pour évoluer.

Il faudra donc que les clients s’habituent à voir des femmes, ou des hommes, faire le ménage pendant les horaires de bureau.

Oui et ce n’est pas un effort incroyable à faire. Pour les personnes qui travaillent dans des bureaux, les conditions de travail se sont considérablement améliorées ces cinquante dernières années. Ce n’est pas assez le cas pour cette population-là.

Vous seriez prête à aller jusqu’à des mesures coercitives pour améliorer leurs conditions de travail ?

Je privilégie toujours le dialogue, mais ne m’interdis pas de passer par des mesures contraignantes si cela n’aboutit pas. Je veux défendre les femmes de chambre !

On vous sent touchée personnellement…

C’est le cas. Dans ces emplois, beaucoup de femmes sont immigrées et ne peuvent pas instituer un rapport de force favorable. Mon arrière-grand-mère aussi était femme de ménage. Ses conditions de travail, extrêmement difficiles, ne me semblent pas si éloignées de celles qui existent aujourd’hui. C’est de la sororité, de la solidarité féminine.

Avez-vous rencontré les femmes de chambre qui font grève actuellement à Marseille ou à Suresnes ?

Certaines, discrètement. Elles m’ont parlé salaires, articulation des temps de vie, manque de perspectives mais souffrent aussi du manque de considération. Elles ont l’impression de devoir travailler cachées. Pourtant, leur travail contribue à l’excellence française hôtelière.

La réforme des retraites est le prochain gros dossier social fixé à l’agenda du gouvernement. Des voix s’élèvent pour dire que les femmes seront les perdantes de cette réforme.

Il y a beaucoup de fantasmes autour de ce dossier. Mais l’idée est d’aller vers un système à points plus juste , par exemple quand on a été un peu autoentrepreneuse, un peu prestataire de services, un peu en congé parental…

L’ancienne ministre socialiste des Droits des Femmes, Laurence Rossignol, s’est inquiétée des conséquences que pourrait avoir la réforme de l’assurance chômage sur les travailleuses précaires, qui en seraient les premières victimes.

C’est faux ! Et quand on a été au gouvernement et que rien n’a été fait pour protéger ces travailleuses, c’est irresponsable. La réforme de l’assurance chômage est faite pour ne plus maintenir les gens dans la pauvreté. Et l’hôtellerie est un secteur qui recrute . Travailler doit rapporter plus que d’être au chômage et surtout, émanciper. C’est la base de l’action du gouvernement.

Pensez-vous que rien n’a changé pour ces femmes depuis l’époque de votre arrière-grand-mère ?

Je ne dirai pas ça ! La loi a changé, la durée de travail hebdomadaire aussi. Mais le travail, lui, reste le même et n’est pas impacté par la transition digitale ou la robotique, il est donc très probable que ce soit encore le cas dans dix ans !