Discours – Entretiens de Royaumont – 22.06.2021

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Discours de Madame Élisabeth Moreno

Ministre déléguée auprès du Premier ministre

chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes, de la Diversité et de l’Égalité des chances

 

Le 22 juin 2021

 

| Entretiens de Royaumont |

 

Seul le prononcé fait foi

 

Mon général,

Cher Jérôme Chartier,

Cher Éric Scotto,

Mesdames et messieurs, bonjour,

Je me réjouis d’être ici à vos côtés aujourd’hui et je tiens à remercier tout particulièrement Jérôme Chartier et Éric Scotto pour leur invitation qui m’honore.

***

Les entretiens de Royaumont sont un haut lieu de la pensée.

Ils ont été et sont encore le théâtre de débats et de dialogues, si caractéristiques de l’esprit français.

 De ces échanges à bâtons rompus jaillissent des idées nouvelles, s’entrechoquent des convictions qui, parfois, sont ébranlées. Et c’est tant mieux.

À la lecture des thèmes que vous avez choisis depuis 2003, il y a toujours selon moi l’idée de progrès et, en toile de fond, l’amour de la France. 

Ces deux notions – que d’aucuns veulent parfois délier voire opposer – sont au cœur de mes convictions personnelles mais aussi des missions qui sont les miennes aujourd’hui.

Et le thème que vous avez sélectionné cette année – « la méritocratie, socle de la nation française» – résonne en moi tout particulièrement.

***

Permettez-moi de débuter mon propos en vous lisant quelques lignes que vous connaissez déjà toutes et tous, et qui restent intemporelles.

« Sans vous, sans cette main affectueuse que vous avez tendue au petit enfant pauvre que j’étais, sans votre enseignement, et votre exemple, rien de tout cela ne serait arrivé ».

 

Dans le tohubohu médiatique qui l’entourait alors, ces mots d’Albert Camus, tout juste auréolé du Prix Nobel de littérature, étaient adressés à Louis Germain, ce hussard noir de la République ; qui fut son professeur à l’école communale de la rue Omra d’Alger.

Un professeur qui s’apercevra très vite des qualités exceptionnelles de son jeune élève.

Louis Germain sera la chance dans la vie de Camus.

Un miracle républicain dont il se souviendra toute sa vie ; même enseveli de gloire.

L’histoire d’Albert Camus et de Louis Germain est l’illustration que la République peut changer une vie.

Oui, la République – et à travers elle sa promesse méritocratique – peut transformer un destin.

Parce qu’elle a hissé l’enfant pauvre d’Alger, orphelin de père et dont la mère – illettrée – ne lira jamais les livres, vers la renommée éternelle, l’histoire d’Albert Camus est la preuve éclatante que la promesse d’émancipation qui est au cœur de notre idéal républicain peut bouleverser un destin tracé à l’avance. 

***

Pour ma part, j’avais sept ans lorsque pour la première fois j’ai foulé le sol français ; à la fois apeurée et attristée mais aussi fascinée et pleine d’espoir.

Je me souviens encore combien j’étais effrayée lors de mon premier jour de classe.

Je ne parlais pas un mot de français, mais en revanche, je pouvais lire la bienveillance sur le visage de mon institutrice.

Cette enseignante m’a tendu la main, m’a ouvert ses bras et – sans le savoir – elle a marqué ma vie de manière indélébile.

Elle sera ma « Louis Germain » à moi.

Aujourd’hui, plusieurs décennies après, lorsque je croise des enfants ressemblant à la petite fille que j’étais à l’époque qui me disent qu’ils n’y croient pas et leurs parents qu’ils n’y croient plus, je réalise combien il est urgent de redonner du sens à notre idéal méritocratique.

Car la République, ce n’est pas simplement une idée.

La République s’incarne dans les êtres humains qui la composent ; dans celles et ceux qui la font ou la défont.

Son destin est donc entre nos mains.

C’est pourquoi notre responsabilité collective est immense.

***

« Passion française », l’égalité enflammait le cœur de la France déjà bien avant que la Révolution ne la porte aux nues.

L’idée de méritocratie en est le creuset.

Et elle constitue l’un des ferments de notre récit national.

Jeanne d’Arc, cette « vivante énigme » pour reprendre les mots de Michelet, ou le général Alexandre Dumas en sont des illustrations concrètes.

En abolissant les privilèges, la République – par le contrat qu’elle offre à tous et qui relie la communauté nationale – pose en axiome fondateur le fait que chacun puisse :

  • S’élever
  • Réussir
  • Penser par soi-même
  • Forger son identité propre
  • Et ce, indépendamment de ses origines sociales ou ethniques, de son sexe, de son patronyme, de son identité de genre, de son orientation sexuelle ou de son lieu de résidence
  • Le principe de méritocratie est donc synonyme de justice sociale et d’émancipation des individus.

En définitive, la méritocratie c’est la liberté.

C’est la reconnaissance de chacun pour ce qu’il fait ; et non pour ce qu’il est.

Aujourd’hui, pour bon nombre de nos concitoyens, l’instrument méritocratique semble cassé.

L’idée même de méritocratie ne serait qu’un slogan.

La reproduction sociale reste une réalité.

J’en ai l’intime conviction, peut-être parce que j’en suis le fruit, que nous devons au contraire briser les chaînes du déterminisme.

Car ce déterminisme est l’antithèse de l’idée républicaine d’émancipation.

Briser les chaînes du déterminisme revient alors à bousculer les ordres établis, à démolir les carcans qui figent les destins et qui rendent les rêves trop étroits. 

Le constat qu’avaient dressé Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron en 1964 dans « Les Héritiers » demeure d’une incroyable actualité.

Oui, la reproduction des inégalités est encore un fléau dans notre société contemporaine.

Un fléau que l’idée de méritocratie aurait tendance à légitimer, à rendre acceptable.

Pourtant si belle, l’idée de méritocratie est ainsi dévoyée.

Car la méritocratie ne doit pas reposer sur l’héritage, mais uniquement sur le talent.

Et comme la réussite, le mérite est multiple ; il a plusieurs visages.

Et il n’y a pas de hiérarchie des réussites.

***

Mesdames et messieurs,

Nous sommes aujourd’hui à un tournant.

Nous vivons un moment de prise de conscience et je me réjouis que les Entretiens de Royaumont se soient emparés de ce sujet capital.

La multiplicité de notre « France plurielle » doit pouvoir se déployer pleinement dans tous les domaines et à tous les échelons de notre société.

C’est la condition sine qua non pour en faire une République unie.

D’aucuns disent que la méritocratie n’est qu’un mythe et le mérite n’est qu’une illusion.

Je suis une éternelle optimiste et je crois, cher Éric, que ni vous ni moi n’aurions le plaisir de co-présider cette édition 2021 des Entretiens de Royaumont si c’était réellement le cas.

La vraie question est de savoir comment revitaliser la méritocratie pour que l’idéal républicain de l’égalité des chances retrouve enfin ses lettres de noblesse.

Dans le contexte de triple crise sanitaire, économique et sociale que nous traversons, c’est une responsabilité collective que nous devons toutes et tous endosser.

 

C’est une question de justice, mais c’est aussi l’unique moyen pour régénérer notre pacte républicain.

Nous devons faire de l’égalité des rêves et de l’égalité des choix une réalité concrète.

Je vous remercie. 

 

Discours d’Élisabeth MORENO – Entretiens de Royaumont – seul le prononcé fait foi