DISCOURS D’ÉLISABETH MORENO – Entretiens de Royaumont – étape à Nice – 15-10-2021

Share on Facebook+1Share on LinkedInShare on Twitter

 

 Seul le prononcé fait foi

Monsieur le préfet,
Monsieur le maire de Nice,
Monsieur le maire de Toulon,
Mesdames et messieurs les parlementaires,
Mesdames et messieurs les élus,
Monsieur le président-directeur général du groupe La Poste,
Monsieur le président du CNRS,
Mesdames et messieurs,

Bonjour à toutes et à tous,

C’est un très grand plaisir pour moi de participer à cette journée de débats.

Et je tiens à remercier tout particulièrement Jérôme Chartier qui m’a fait l’honneur de co-présider cette 18ème édition des entretiens de Royaumont aux côtés d’Éric Scotto.

***

Les entretiens de Royaumont sont un haut lieu de la pensée.

Ils ont été et sont encore le théâtre de débats et de dialogues, si caractéristiques de l’esprit français.

Les échanges que vous avez eus ce matin en sont l’illustration.

Un esprit français pourtant atrophié aujourd’hui, tant le débat public s’électrise et, d’une certaine manière, s’appauvrit, et tant les réseaux sociaux – qui inondent notre quotidien – nous obligent à faire d’une pensée complexe une « punchline ».

Peut-être plus qu’avant, nous avons dès lors besoin des entretiens de Royaumont.

Nous avons besoin de prendre du recul ou de la hauteur ; ou peut-être un peu des deux.

Ni la réflexion ni l’action publique qu’elle prétend nourrir ne sont condamnées à emprunter le chemin de Sisyphe.

Bien au contraire.

Et l’enjeu des territoires qui irrigue toute cette journée est au coeur des politiques publiques d’égalité dont j’ai la charge.

Éducation, université, accès aux droits, santé, mobilité sociale : ces enjeux sont imbriqués et s’inscrivent pleinement dans notre objectif de restaurer la promesse républicaine d’égalité des chances.

Je me réjouis donc d’être avec vous ce matin.

***

Il existe des mots qui, à eux seuls, semblent former une grammaire tout entière.

Des mots qui charrient des luttes, des figures héroïques, une littérature, un récit quasi mystique.

Ainsi en est-il de l’égalité.

Sa simple évocation vaut langage.

L’égalité, dans notre pays, a fait couleur de l’encre et du sang.

Elle est même devenue une « passion française » pour reprendre Tocqueville.

Arrachée à l’Ancien Régime, l’égalité n’a eu de cesse d’être au coeur des débats politiques et des préoccupations des Français.

Quelle réalité se cache derrière cette notion ?

La Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen éclaire le ternaire républicain : les hommes naissent égaux en droits.

Or, les droits n’ont qu’une seule réalité substantielle : être exercés.

C’est là, je le crois, que résident les enjeux d’aujourd’hui.

En 1969, dans Les désillusions du progrès, Raymond Aron questionnait déjà la dialectique de l’égalité à la française, mise en tension avec la liberté.

Cinquante ans plus tard, l’égalité reste au coeur de notre dynamique démocratique, sous les coups de boutoir notamment de la progression des inégalités.

Car oui, les inégalités sont légion.

Elles s’accroissent et sont de plus en plus visibles.

Au-delà des injustices individuelles qu’elles engendrent, des vies qu’elles brisent, mises bout à bout, elles minent notre cohésion sociale.

Par ricochet, ce « scandale des inégalités » constitue, pour paraphraser Edgar Morin, un « danger pour l’humanité » ; danger auquel la société française n’échappe pas.

Les inégalités – réelles ou ressenties – sont dès lors insupportables.

Au pays de l’égalité, elles suscitent l’indignation et sapent notre démocratie de l’intérieur.

***

Aujourd’hui, pour bon nombre de nos concitoyens, le concept d’égalité semble cassé.

Beaucoup n’y croient plus ou si peu.

L’idée même de méritocratie qui en est le creuset ne serait devenue que la « bonne conscience » des gagnants ; le baume des bonnes âmes.

La reproduction sociale reste en effet une réalité.

Les différentes enquêtes de l’OCDE nous le rappellent douloureusement :

  • Un élève défavorisé́ sur cinq ayant de bons résultats ne prévoit pas de terminer ses études supérieures ;
  • Il faut six générations pour que les descendants de famille modeste atteignent le revenu moyen français ;
  • Et les enfants d’ouvriers ont onze fois moins de chances d’obtenir le bac que les enfants de cadres.

Le constat qu’avaient dressé Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron en 1964 dans Les Héritiers demeure d’une incroyable actualité.

J’en ai l’intime conviction, peut-être parce que j’en suis le fruit, que nous devons au contraire briser les chaînes du déterminisme.

Parce que ce déterminisme est l’antithèse de l’idée républicaine d’émancipation.

Briser les chaînes du déterminisme revient à bousculer les ordres établis, à démolir les carcans qui figent les destins et qui rendent les rêves trop étroits ; et à redonner espoir à ceux qui n’en ont plus.

Souvent, lors de mes déplacements, je rencontre des jeunes qui n’y croient pas et des parents qui n’y croient plus.

La résignation a gagné les coeurs comme les esprits.

Cette résignation, nous tous ici présents, devons l’entendre.

Et nous devons y répondre.

Car une Nation qui ne croit plus en l’ascension sociale, qui ne croit plus en ses élites et leur possibilité de renouvellement, est une Nation en proie aux doutes.

Nous devons dès lors régénérer la promesse républicaine d’égalité.

L’égalité doit être concrète et pragmatique.

Car l’égalité des droits ne signifie pas pour autant l’égalité absolue ni l’égalité réelle.

Et nombre de nos concitoyens considèrent que l’égalité des chances n’est pas respectée dans notre pays.

Il y a urgence.

Parce qu’il ne peut subsister dans notre pays d’égalité à plusieurs vitesses, parce qu’il ne peut subsister de citoyens relégués à la remorque de notre société, voire « invisibilisés », nous avons donc une lourde responsabilité commune.

Une lourde responsabilité parce que ces discriminations et ces inégalités – en plus d’être des entorses à notre pacte républicain – brisent des destins, gâchent des potentiels et, par ricochet, égratignent les fondements de notre cohésion sociale.

À la place qui est la mienne aujourd’hui, j’en mesure le poids et les enjeux.

Et j’ai conscience des attentes importantes d’une partie des Français.

***

L’égalité des chances constitue le fil rouge de ce quinquennat.

Depuis 2017, une myriade de politiques publiques a été déployée pour permettre à chacune et à chacun d’accomplir ses rêves et pour ne laisser personne au bord de la route.

Sans vous dresser de liste à la Prévert, cette ambition se décline :

Dans l’éducation sous l’impulsion de Jean-Michel Blanquer à travers :

  • L’instauration de l’école obligatoire dès l’âge de trois ans ;
  • Le dédoublement des classes de grande section de maternelle et de CP-CE1 dans les réseaux d’éducation prioritaire ;
  • La mise en place d’un internat d’excellence par département d’ici cette année ;
  • Et le développement des « Cordées de la réussite » et des Cités éducatives.

Cette volonté se décline aussi dans l’emploi :

  • À travers le Plan « 1 jeune, 1 solution » ;
  • Ainsi que le Plan d’investissement dans les compétences qui a mobilisé 15 milliards d’euros sur la durée du quinquennat en faveur de personnes peu ou pas qualifiées et éloignées de l’emploi.

Ces dispositifs publics s’adressent en priorité aux habitants des territoires les plus fragiles :

  • Les quartiers urbains défavorisés ;
  • Nos territoires ruraux ;
  • Ainsi que les Outre-mer.

Le Plan pauvreté, le Comité interministériel des Villes et l’Agenda rural s’inscrivent également dans cet objectif qui mobilise tous les ministères: faire de la promesse républicaine d’égalité une réalité concrète et effective, dans tous nos territoires.

Le Gouvernement est donc totalement mobilisé pour sa jeunesse et pour les personnes les plus en difficulté.

***

Mais notre mobilisation ne saurait trouver de traduction concrète et efficace dans les territoires sans l’implication remarquable des élus locaux ; communes, intercommunalités, départements et régions, aux avant-postes de l’égalité en actes.

C’est pourquoi, toutes les semaines, je vais à la rencontre des jeunes, de leurs familles, des bénévoles des associations, des élus locaux, des entreprises grandes et petites pour échanger sur l’égalité des chances.

Le 10 décembre 2020, j’ai rencontré les jeunes de l’ÉPIDE de Val-de-Reuil en Normandie.

J’y ai rencontré des jeunes, venus de partout avec des vies souvent cabossées, fiers au moment de la levée des couleurs, fiers de raconter leur engagement dans un parcours de formation, fiers de pouvoir exercer demain le métier de leurs rêves.

Avec Amélie de Montchalin, nous sommes allées le 4 mars dernier à la rencontre des étudiants de la classe « Prépa Talents du Service public » de l’université d’Évry.

Ces étudiants qui ont grandi dans des milieux ou des territoires défavorisés et qui veulent s’engager dans une carrière publique au service de nos concitoyens m’ont particulièrement émue.

Plus récemment, j’étais à Marseille, où j’ai inauguré un nouvel espace d’inclusion numérique, porté par Emmaüs Connect.

Là encore, c’est un modèle de collaboration réussie entre l’État, qui grâce au plan de relance, finance le déploiement de conseillers numériques sur tout le territoire, la Fondation Altice SFR qui apporte aussi un financement, avec le soutien des collectivités.

***

L’égalité des chances passe aussi par la lutte contre les discriminations.

Parce qu’elles assignent, parce qu’elles enferment et surtout parce qu’elles blessent ce qu’il y a de plus profond en nous, ces discriminations créent du ressentiment.

Et ce ressentiment est un poison dans la « France plurielle » dans laquelle nous vivons aujourd’hui.

Un poison qui fait le lit des extrêmes de tous bords.

Ce poison crée de la discorde à un moment où notre pays a plus que jamais besoin de concorde.

Alors que le débat public est envahi de passions tristes, de replis sur soi, d’assignations identitaires, d’histoire refigurée, de prénom excommuniés, c’est au contraire vers l’ouverture et la diversité que nous devons nous tourner.

C’est pourquoi, en plus de notre arsenal juridique déjà étoffé, à la suite des engagements pris par le Président de la République, le Gouvernement a lancé en 2021 une plateforme de lutte contre les discriminations, confiée au Défenseur des droits.

Depuis son lancement :

  • Plus de 10 000 personnes se sont rendues sur la plateforme ;
  • Et près de 8 000 appels ont été reçus au 3928.

J’ai également lancé une Grande consultation citoyenne sur les discriminations du 8 avril au 31 mai.

Cette consultation inédite sur le sujet a été un temps fort de débat, de dialogue et de propositions ouvert à tous.

***

L’égalité des chances c’est aussi promouvoir la diversité.

Et promouvoir la diversité, c’est mieux faire connaître aux nouvelles générations certaines figures importantes de notre Histoire, nées hors de l’Hexagone, qui demeurent trop peu connues et reconnues.

Je pense par exemple à Félix Éboué, à Aimé Césaire, à Assia Djebar, aux soeurs Nardal, à Gaston Monnerville, à Manon Tardon, à René Maran, à Édouard Glissant et bien d’autres.

Plutôt que de déboulonner, plutôt que d’effacer, nous devons au contraire enrichir nos musées, enrichir nos manuels scolaires, enrichir nos rues.

Et ainsi nos mémoires.

Ces mémoires d’hier, parfois encore blessées, qui hantent notre présent et à laquelle le Président de la République a prêté l’oreille à travers l’ensemble des travaux mémoriels qu’il a engagés : sur la guerre d’Algérie, le Rwanda et les harkis.

Disons-le tout net : en ne tendant pas la main à la diversité, c’est l’idée même de la France que l’on rabougrit.

La France a été toujours été et reste encore aujourd’hui riche de sa diversité.

Nous vivons désormais dans une « France plurielle » ; où – pour reprendre les mots de Romain Gary – « nous sommes tous des additionnés ».

La diversité n’est donc ni un obstacle, ni un fardeau. C’est un atout.

À condition de vouloir réellement faire de notre « France plurielle » une République unie, cimentée autour de que Renan appelait un « désir de vivre ensemble ».

***

Mesdames et messieurs,

L’égalité des chances doit permettre à tous de ne pas rester prisonnier du milieu dans lequel on a grandi ; de l’origine sociale que l’on a reçue en héritage.

L’égalité des chances c’est une sorte de justice anticipée.

Elle permet de suturer les plaies d’hier pour être mieux armé demain ; de protéger l’avenir contre les injustices du présent qui plongent leurs racines dans le passé.

Vaste dessein me direz-vous !

Mais notre pays reste aujourd’hui cette Nation qui rime avec égalité.

Cette Nation qu’avait choisie Joséphine Baker pour toutes ces raisons.

Cette Nation dont le modèle universaliste républicain fait abstraction des couleurs de peau, des origines ou des croyances.

Promouvoir la diversité de notre « France plurielle » est aussi un impératif pour en faire une République unie.

L’exaspération et la résignation qui emplissent une partie de nos concitoyens doivent nous inviter à agir.

Et il y a un an jour pour jour, un professeur d’histoire, père de famille de 47 ans, était assassiné ; victime du terrorisme islamiste. C’était Samuel Paty.

Ayons une pensée pour sa famille et ses proches.

***

Mesdames et messieurs,

Nous sommes aujourd’hui à la croisée des chemins, à un moment de vérité pour notre société.

Aujourd’hui mis à mal, notre modèle républicain se dissout dans l’inaction.

Résorber les inégalités, c’est au contraire le faire vivre.

C’est réparer notre société.

Et pour paraphraser un illustre Prix Nobel de littérature, symbole de la méritocratie, c’est empêcher que notre République ne se défasse.

Nous devons donc faire de l’égalité des rêves et de l’égalité des choix une réalité concrète.

Je vous remercie.

Télécharger la version pdf