DISCOURS D’ÉLISABETH MORENO – Convention de partenariat entre la DILCRAH et le Palais de la Portée Dorée – Musée national de l’histoire de l’immigration – 07.05.21

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Discours de Madame Élisabeth Moreno

Ministre déléguée auprès du Premier ministre

chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes, de la Diversité et de l’Égalité des chances

 

Le 7 mai 2021

 

| Convention de partenariat entre la DILCRAH et le Palais de la Portée Dorée – Musée national de l’histoire de l’immigration |

 

Seul le prononcé fait foi

 

Monsieur le ministre, cher Jacques TOUBON,

Madame la déléguée interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT, chère Sophie ELIZEON,

Madame la députée, chère Laetitia AVIA,

Madame la présidente du conseil d’administration, chère Mercedes ERRA,

Monsieur le directeur général, cher Pap NDIAYE,

Monsieur le professeur, cher François HÉRAN,

Mesdames et messieurs,

Bonjour à toutes et tous,

Je me réjouis d’être à vos côtés ce matin pour évoquer avec vous des enjeux qui résonnent avec un écho particulier dans notre débat public.

***

Convoquer l’histoire de l’immigration, c’est retracer le destin de la France.

Une histoire dont les répercussions demeurent vivaces aujourd’hui et qui transpercent les frontières culturelles ou sociales de notre société.

Et nous l’observons ces dernières années avec acuité : le passé peut constituer un facteur de discorde. 

À travers l’écriture de notre histoire, j’ai cependant l’intime conviction que nous devons au contraire retrouver le chemin de la concorde en nous rassemblant autour d’un récit commun.

Nous devons faire de notre « France plurielle » une République unie.

Et l’Histoire – cette « passion française » – est l’un des ingrédients de cette unité. Un ingrédient essentiel.

Notre pays dispose d’une Histoire infiniment riche et, pour la lire, la comprendre, pour en faire les exégèses, il dispose aussi depuis des siècles d’une myriade de chercheurs parfois célèbres, au-delà même des frontières de l’Hexagone.

Des chercheurs que vous mettez à l’honneur dans ce beau Musée.  

Je considère que l’Histoire doit être lue et appréhendée dans son intégralité.

Et peut-être encore plus l’Histoire de l’immigration qui retentit encore aujourd’hui dans notre débat public et dont les racines sont multiples.

Chaque époque a produit ses haines avec son lot de bourreaux et de zélateurs.

Ces pages sombres, nous ne devons ni les occulter ni les instrumentaliser.

Nous devons les regarder en face.

Nous devons les expliquer, en faire la pédagogie auprès des jeunes générations notamment.

Car, comme l’écrivit Alexis DE TOCQUEVILLE, « dans les démocraties, chaque génération est un peuple nouveau. »

Parce que l’Histoire touche parfois à ce que nous avons en nous de plus sensible – à savoir l’identité –, nous devons poser un regard lucide sur notre passé.

Ce passé riche et complexe.

Car on n’écrit pas l’Histoire avec une gomme, ni du haut d’un tribunal.

Parce que l’Histoire est un bloc, nous ne devons ni morceler, ni magnifier, ni diaboliser notre passé.

Le travail de mémoire est donc une ligne de crête sur laquelle nous n’avons le droit ni de reculer, ni de fléchir.

Pour notre France du XXIème siècle, le récit commun que nous devons édifier doit nous permettre d’assumer le poids de toute notre histoire. Je dis bien toute notre histoire.

Écrire ce récit commun, se rassembler autour de lui, passe par des actions mémorielles.

Des actions mémorielles qui ont vocation non pas à guérir les blessures mais à « dire l’Histoire » ; à la fois pour sortir du ressassement permanent et pour éviter que ses traces ne se diluent dans l’immédiateté du temps présent qui a tendance à tout balayer sur son passage.

Au-delà, ce travail de mémoire vise à faire comprendre à nos concitoyens d’aujourd’hui ce que fut la France hier, à un moment donné.

C’est pour cela, comme l’affirma le Président de la République au Panthéon, qu’ « on ne choisit pas une part de France, on choisit la France ».

C’est cette volonté d’Emmanuel MACRON de regarder notre Histoire en face, de la regarder droit dans les yeux, qui a impulsé la réalisation des rapports de Benjamin STORA et de Vincent DUCLERT :

  • Le premier sur la mémoire de la colonisation et de la guerre d’Algérie
  • Et le second sur le rôle joué par la France au cours du génocide rwandais

Dire l’Histoire, c’est donc dire la vérité.

En d’autres termes, pour reprendre vos propres mots cher Pap NDIAYE, je milite pour « une histoire engagée et apaisée ».

 

Ce devoir de mémoire ne peut s’accomplir sans l’apport des chercheurs.

Porteur d’enseignements pour les générations à venir, ce devoir de mémoire doit être synonyme de vigilance permanente ; afin d’éviter que les orages de l’Histoire ne se répètent et n’éclaboussent l’avenir à nouveau.

Le travail scientifique nous permet dès lors non pas de rétrécir notre Histoire mais au contraire d’élargir son horizon et, par ricochet, d’élargir nos esprits.

Sous la lentille du microscope, la science nous permet de mieux comprendre notre passé et ainsi de mieux comprendre notre société contemporaine.

Parce que comme le disait Marc BLOCH, « l’incompréhension du présent naît fatalement de l’ignorance du passé », par leurs travaux, les chercheurs rehaussent donc l’Histoire d’une majuscule.

Et l’Histoire ne doit pas faire de tri.

En soulevant ses plis et ses replis, elle ne doit pas faire preuve d’amnésie, ni de myopie.

L’Histoire ne doit ni ennoblir le prestige, ni amoindrir la gloire.

Elle doit au contraire faire œuvre d’honnêteté et de lucidité pour, au final, nous rassembler.

En regardant notre Histoire en face, avec ses aspérités et ses parts d’ombre, c’est toute la société qui se grandit.

Car refuser la nuance, c’est refuser la vérité.

Dans toutes les sociétés, le rôle joué par les chercheurs est par conséquent fondamental car ils sont les artisans de ce qui fait le ciment de notre pays.

Ils sont nos yeux et nos oreilles. Ils sont les sculpteurs de notre mémoire collective.

Ils tissent le fil de ce qui nous relie tous les uns aux autres ; à savoir nos valeurs républicaines d’égalité, de liberté et de fraternité.

Des valeurs qui ne sont pas hors-sol, mais au contraire inscrites dans une tradition, dans une culture ; jamais figées. 

 

L’histoire de l’immigration a été longtemps laissée à la marge de notre conscience nationale.

Nous ne pouvons dès lors que nous réjouir de la création de ce Musée qui lui rend hommage, qui la fait passer de l’ombre à la lumière ; en portant sur elle, un autre regard. Un regard neuf.

Et je tiens à saluer chaleureusement Monsieur Jacques TOUBON qui fut le président de la mission de préfiguration de ce Musée puis, ensuite, son tout premier président.

Pour comprendre sa mission, permettez-moi de reprendre vos mots Monsieur le ministre : « la nécessaire reconnaissance de la place des populations immigrées dans le destin de la République doit aider chaque Français à porter un regard véridique sur l’identité de la France d’aujourd’hui ».

Dans cette belle définition, vous avez prononcé un mot qui – je le crois – est important : celui d’identité.

Comme le décrivit Amin MAALOUF dans Les identités meurtrières, l’identité est multiple.

Elle est un ensemble de couches qui s’entremêlent en permanence, qui sont en mouvement perpétuel.

Au bout du compte, « nous sommes tous des additionnés » pour reprendre Romain GARY.

L’identité de la France ne saurait être déliée de l’histoire de ses immigrations.

Des immigrations, addition de trajectoires individuelles d’immigrés qui – toutes mises bout à bout – forment les tissus de notre communauté nationale.

Des petites histoires qui ne sont pas dissociables de la grande.

Certaines figures importantes de notre Histoire, parfois nées hors de l’Hexagone et qui – toujours – ont choisi la France, demeurent ainsi trop peu connues et reconnues.

Plutôt que de déboulonner, plutôt que d’effacer, nous devons au contraire enrichir nos musées, enrichir nos manuels scolaires, enrichir nos rues.

Et ainsi nos mémoires.

Au déni mémoriel des uns, au travestissement de l’Histoire des autres, nous devons opposer la justesse.

Nous devons dénouer toutes les contradictions et les insérer dans un récit global et unificateur dont la République est à la fois l’aboutissement et la résolution.

L’apprentissage de ce passé commun doit être le socle du pacte républicain et de ce que RENAN appelait le « désir de vivre ensemble ».

Ce n’est que de cette manière que nous réconcilierons les Français entre eux.

Car identité française et diversité ne s’opposent pas. Bien au contraire.

La diversité est même l’ADN de notre Nation, depuis toujours.

Pour paraphraser Gaston MONNERVILLE qui évoquait la liberté, la France est en réalité « une création continue ».

Une création continue, fruit de vagues successives d’immigration, et qui – à travers le modèle universaliste qui est le nôtre – a permis d’édifier une société une, indivisible et plurielle.

La construction de cette Nation ne s’est pas accomplie sans heurts.

Rappelons-nous les émeutes envers les ouvriers italiens à la fin du XIXème siècle.

Rappelons-nous la xénophobie qui régnait dans les années 30.

Rappelons-nous l’atrocité du régime de Vichy.

Rappelons-nous les attentats subis sur notre sol par les personnes d’origine maghrébine lors de la seconde moitié du siècle dernier.

Pourtant, la France n’est jamais aussi belle que lorsqu’elle porte haut et traduit en actes son message universel.

Pour atteindre cet objectif, le Musée de l’Histoire de l’immigration constitue un outil extrêmement précieux pour faire évoluer les mentalités et les regards sur l’immigration.

Car l’Histoire n’est pas une accumulation d’épisodes étanches les uns des autres.

Elle a des conséquences directes sur notre société contemporaine, avec ses incompréhensions, ses doutes et ses meurtrissures parfois encore à vif.

Ce Musée est un outil d’autant plus précieux dans le contexte de triple crise sanitaire, économique et sociale que nous traversons actuellement où les tensions sont exacerbées.

La pandémie a en effet amplifié la peur de l’étranger.

Pourtant, que serait notre pays sans ses immigrés ?

 

Il y a donc urgence à agir et à se mobiliser contre toutes les formes de racisme, d’antisémitisme et de discriminations.

Elles portent atteinte à nos valeurs fondamentales.

Elles sont l’antithèse de la promesse républicaine.

C’est ce combat qui nous réunit ce matin et je m’en réjouis.

Oui, le racisme et l’antisémitisme restent une réalité dans notre pays.

Une réalité qui, parfois, tue.

Sarah HALIMI, Brahim BOUARRAM, Ibrahim ALI, Mireille KNOLL, Ilan HALIMI.

Cette litanie de victimes de la haine n’est pas exhaustive.

Mais elle illustre notre nécessité impérieuse de livrer cette bataille à chaque instant.

Elle illustre la responsabilité – immense – qui est la nôtre.

Il existe aussi des discriminations dans notre pays.

Ces injustices à bas bruit qui se manifestent dans l’accès au logement, dans l’accès à l’emploi, dans l’accès aux soins ou aux services publics.

Ces injustices qui créent du ressentiment et qui fracturent notre cohésion sociale.

Ce combat n’est pas négociable.

Ce combat ne doit pas être mené à moitié.

Et ce combat est l’affaire de toutes et tous.

C’est pour cela que le Gouvernement a créé le 12 février dernier une plateforme de signalements des discriminations confiée au Défenseur des droits.

C’est pour cela aussi que j’ai lancé le 8 avril une consultation citoyenne sur les discriminations.

Et c’est pour cela que la DILCRAH et le Musée de l’Histoire de l’immigration signent cette convention de partenariat triennale ce matin.

Une convention qui grave dans le marbre les actions que vous avez déjà menées conjointement.

Des actions qui s’adressent tout particulièrement aux scolaires – qu’il s’agisse de nos élèves et des personnels enseignants – en utilisant la littérature, le cinéma ou les débats comme vecteurs de transmission.

La culture et l’Histoire permettent ainsi de rendre la mémoire vivante et, ce faisant, de rejeter toute tentation de l’oubli.

C’est comme ça, je le crois, que l’on transmet et que l’on reconnaît.

Je tiens donc à vous féliciter pour la signature de cette convention importante.

Si la France a mis en place un arsenal juridique important pour lutter contre le racisme et l’antisémitisme, si elle a notamment créé une délégation interministérielle spécialement dédiée à cette mission, il est également nécessaire de travailler en synergie avec les associations ou les acteurs culturels qui sont des passeurs, des traits d’union entre l’ « hier » et l’ « aujourd’hui ».

C’est de cette façon que l’on éveille les consciences.

Et c’est à travers cette transmission que l’on accomplit ce devoir de mémoire ; à la fois vigie et aiguillon.

 

En conclusion, permettez-moi une nouvelle fois de vous remercier pour le travail remarquable que vous effectuez et qui contribue à renforcer notre cohésion sociale.

Cette transmission est extrêmement importante ; pour les jeunes générations notamment.

La valeur éducative qu’elle porte en elle est capitale pour comprendre notre présent à la lumière du passé.

Et nous avons – chercheurs, acteurs culturels et responsables politiques – des responsabilités particulières.

Les grandes batailles se livrent à travers les luttes du quotidien.

Et c’est ce que nous faisons ce matin avec en ligne de mire un objectif commun de réconciliation.

Comme le disait Frantz FANON : « chaque génération doit découvrir sa mission, la remplir ou la trahir ».

J’ai l’intime conviction que toutes et tous ici présents, vous la remplissez.

Je vous remercie.

 

 

Télécharger le discours d’Élisabeth MORENO (version accessible) – Convention de partenariat DILCRAH Musée de l’histoire de l’immigration – seul le prononcé fait foi

Télécharger le discours d’Élisabeth MORENO – Convention de partenariat DILCRAH Musée de l’histoire de l’immigration – seul le prononcé fait foi