DISCOURS D’ÉLISABETH MORENO – 11ÈME CONVENTION NATIONALE DU CRIF – 14-11-2021

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Seul le prononcé fait foi

Monsieur le président, cher Francis Kalifat,
Mesdames et messieurs, bonjour,

Je veux remercier le CRIF pour le travail absolument essentiel que vous menez ; particulièrement en ces temps de vulnérabilité et de complexité du monde.

Et je suis très heureuse de participer à votre 11ème convention nationale.

Les thèmes que nous allons évoquer ensemble lors de cette table-ronde sont non seulement au cœur des missions de mon ministère mais aussi à la lisière de nombreux enjeux contemporains de nos sociétés occidentales.

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Comment en sommes-nous arrivés là ?

Comment peut-on imaginer qu’un être humain ne puisse pas comprendre les souffrances d’un autre être humain en raison de sa couleur de peau ?

Comment sommes-nous passés de la lutte des classes à la lutte des races ?

Notre société aurait-elle perdu sa boussole humaniste ?

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« Gênes de l’âme » pour utiliser la jolie formule d’Amin Maalouf, l’identité est multiple.

Elle est un ensemble de couches qui s’entremêlent en permanence, jamais figées, en mouvement perpétuel.

Au bout du compte, « nous sommes tous des additionnés » disait Romain Gary.

En tant que femme noire née en Afrique, produit de l’école républicaine, ces mots résonnent en moi avec un écho profond.

Néanmoins, depuis quelques années, j’ai parfois le sentiment que ce « métissage identitaire » dont je suis si fière est pris en otage dans le débat public.

Il est corseté par de nouveaux vocables qui se sont invités dans les espaces médiatique, politique et universitaire : « racisé », « pensée décoloniale », « cancel culture », « wokisme », etc.

Jamais, je n’aurais cru, enfant, qu’une fois adulte, je me ferais insulter de « négresse de maison ».

Le remède proposé est pire que le mal.

L’universalisme est attaqué de toutes parts.

Et avec lui, c’est l’idée même de la République que l’on effrite et que l’on déconstruit pas à pas.

En cherchant à supplanter la communauté à la République, en essentialisant, en s’érigeant en procureurs permanents, en se posant en arbitres d’une compétition victimaire sans fin, une partie des nouveaux apôtres de la lutte antiraciste déchire le socle universaliste sur lequel repose notre modèle républicain ; au risque de le disloquer.

Autrement dit, pour reprendre le thème principal de votre convention, l’« antiracisme racialiste » assigne à identité.

Il excommunie toute personne qui, au sein de la communauté concernée, n’en épouserait ni la cause ni la rhétorique.
En d’autres termes, ce nouveau militantisme :

  • Divise plus qu’il ne rassemble ;
  • Emprisonne plus qu’il ne libère ;
  • Ravive des plaies plus qu’il ne les suture.

En pratiquant l’exclusion sélective, l’excommunication à géométrie variable ainsi que la victimisation systématique et en cherchant à réécrire le passé sous le tamis du présent, l’« antiracisme racialiste » crée de la discorde à une époque où nos concitoyens ont – plus que jamais – besoin de concorde.

Et bien que les concernés s’en défendent, ce tournant identitaire, importé des États-Unis et plaqué sur la réalité française, reprend la novlangue de l’extrême droite en en faisant le miel.

Car soyons lucides : dans un mouvement rival et parallèle, les discours racialistes et d’extrême droite – qui empoisonnent notre débat public – sont in fine des alliés objectifs.

Pour exister, pour se faire entendre, pour se légitimer, l’un a besoin de l’autre.

Discours racialistes et discours d’extrême droite sont, en fin de compte, les deux faces d’une même pièce : celle des passions tristes.

Des passions tristes qui, pour les tenants de l’antiracisme racialiste, sont ornementées par de nobles causes, enracinées dans une réalité que l’on ne saurait pourtant nier.

Mais les exigences de reconnaissance et de réparation, si là encore elles ne peuvent être dénuées de tout fondement, se transforment en criminalisation et procès systématiques « pour fautes inexpiables ».

Nantie d’épaisses œillères, cette idéologie est par ailleurs habillée d’un vocabulaire, d’une grille de lecture et de références qui lui sont propres.

Tout cela mobilisable clé en main sur les plateaux de télévision.

En réalité, j’en ai l’intime conviction : l’antiracisme racialiste empêche la construction libre, pleine et entière de l’identité des individus.

Il emprisonne dans un univers compartimenté, figé et cloisonné.

Il voue aux gémonies la singularité et n’existe que dans la communauté.

Pourtant, pour reprendre la pensée de Frantz Fanon, il ne doit pas y avoir de « fardeau blanc », ni de cristallisation d’une culpabilité du présent pour les crimes d’hier.

Tout cela n’a pas de sens.

Pire, tout cela est destructeur.

Fanon, qui refusait de se laisser enfermer dans le concept de Négritude, l’avait compris il y a longtemps déjà.
Senghor aussi.

Sa Négritude à lui, poète immortel, était avant tout un humanisme.

Un ensemble de valeurs visant à créer les conditions d’une coexistence pacifique ; d’une harmonie dans un monde sans classes sociales où les cultures s’entremêlent et sont complémentaires.

Avec pour objectif : l’unicité de l’humanité.

Une pensée aux antipodes des théoriciens postcoloniaux contemporains que Fanon et Senghor, pourtant si différents, auraient conspués à l’unisson.

Car disons-le tout net : oui, le racisme et l’antisémitisme sont parfois les passagers clandestins des théories racialistes.

En ce sens, notre société fait fausse route.

Plutôt que de déboulonner, plutôt que d’effacer, nous devons au contraire enrichir nos musées, enrichir nos manuels scolaires, enrichir nos discussions. Et ainsi nos mémoires.

Enrichir notre passé commun passe par promouvoir la diversité de notre société.

C’est ainsi permettre aux jeunes générations notamment de s’identifier à certaines figures importantes de notre Histoire, parfois nées hors de l’Hexagone, qui demeurent trop peu connues et reconnues.

Je pense par exemple à Félix Éboué, à Assia Djebar, aux sœurs Nardal, à Gaston Monnerville, à Manon Tardon, à René Maran, à Édouard Glissant et à tant d’autres.

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Il ne s’agit pas, pour autant, de faire preuve de cécité et d’être éloigné des réalités.

On peut être parfaitement conscients des injustices sociales et des inégalités de chances, et croyez bien que je le suis, sans chercher des solutions destructrices mais au contraire constructrices et porteuses d’espoir.

Car si l’égalité est la sève de la République, il n’en demeure pas moins qu’elle reste un principe et non une réalité concrète pour bon nombre de nos concitoyens.

Au fil des décennies, la promesse d’égalité s’est peu à peu fragilisée sous le poids des inégalités et des discriminations.
C’est la responsabilité de l’État d’y répondre.

Car pour paraphraser Albert Camus, nous avons l’obligation d’« empêcher que la République ne se défasse ».

C’est pourquoi l’égalité des chances constitue le fil rouge de ce quinquennat.

Et parce que tout commence dès le plus jeune âge, l’égalité des chances passe d’abord par l’école.

C’est l’esprit des mesures qu’a engagées Jean-Michel Blanquer depuis 2017, comme :

  • L’école obligatoire dès 3 ans ;
  • Le dédoublement des classes de CP, CE1 et de grande section de maternelle dans les quartiers prioritaires ;
  • Ou encore l’aide aux devoirs.

Et parce qu’il faut être intransigeant avec les discriminations, à la suite des engagements pris par le Président de la République, j’ai lancé le 12 février dernier une plateforme de lutte contre les discriminations, confiée au Défenseur des droits, ainsi qu’une grande consultation citoyenne sur ce sujet du 8 avril au 31 mai.

Il s’agit de mesures extrêmement concrètes pour raffermir notre pacte républicain que d’aucuns s’échinent à lézarder.

En d’autres termes, c’est l’universalisme en actes.

Dans ce sillon, Emmanuel Macron a également entrepris un important travail de mémoire sur le Rwanda, la guerre d’Algérie et les Harkis.

De la même manière, l’inauguration par le Président de la République du musée Dreyfus dans la maison d’Émile Zola envoie un message sans équivoque : « la République ne tient que par les combats de femmes et d’hommes. »

Ces actes forts honorent notre pays.

Ils portent en eux la marque de l’universalisme dont nous nous réclamons et que nous ne devons jamais abandonner.

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Mesdames et messieurs,

Les théories racialistes qui poussent comme des herbes folles depuis plusieurs années sont le terreau sur lequel prospèrent les extrêmes de tous bords.

L’universalisme – au cœur de cette 11ème convention nationale – constitue, dès lors, l’unique antidote à toutes les formes de xénophobie et d’antisémitisme.

Le seul moyen de réconcilier l’idéal républicain avec la diversité de notre société contemporaine.

Et, ainsi, de « faire Nation » plutôt que de « faire communautés ».

Car si certaines pages de notre Histoire sont douloureuses, ce qui importe aujourd’hui c’est d’agir.

Agir pour ne pas mettre du sel sur les plaies encore ouvertes, mais au contraire pour réconcilier les mémoires et les cœurs afin de bâtir demain.

L’universalisme républicain est alors essentiel.

Car il est à la fois un cap et une boussole, permettant à tous de vivre dans un cadre commun sans, pour autant, dissimuler ou gommer les singularités individuelles.

Pour ces raisons, l’universalisme doit être résolument défendu face à ceux qui ne voient en lui qu’un slogan vide de sens ou, pis encore, face à ses ennemis qui veulent l’abattre.

Creuset de notre histoire et de notre culture sans être imperméable aux mutations de notre temps, il porte en lui les idées inséparables d’égalité, de citoyenneté, de fraternité et de laïcité ; seules à même de nous rassembler et de faire de notre France plurielle une République unie.

Alors oui : je suis convaincue que nous pouvons gagner la bataille culturelle.

Avec courage, avec détermination et en gardant comme horizon indépassable le respect de la dignité humaine.

Et je me réjouis que nous en débattions à présent.

Je vous remercie.