Discours de Laurence ROSSIGNOL au colloque international “la prévention de la radicalisation”

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Seul le prononcé fait foi

 

Monsieur le Préfet, Secrétaire général du Comité interministériel de prévention de la délinquance (Pierre N’Gahane),

Monsieur le Président de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Serge Blisko),

Mesdames et Messieurs,

C’est un grand plaisir d’être ici cette après-midi et de participer à ces deux journées de réflexion et de débat de ce colloque international. Je le sais, le rôle primordial des familles a été souligné dans vos débats  et c’est aussi pour moi l’occasion de vous exposer l’action que je mène pour elles et à leur côté et de réaffirmer l’engagement total du ministère dont j’ai la charge, dans le combat qui nous rassemble aujourd’hui.

Familles, enfance, droits des femmes : les trois champs d’action dont j’ai la responsabilité sont tous également affectés par les phénomènes de radicalisation à l’œuvre dans notre pays et partout dans le monde.

  • Les droits des femmes, parce que les plus jeunes d’entre elles sont particulièrement exposées à la menace des recruteurs qui en ont fait des cibles privilégiées, en mettant en place des stratégies d’embrigadement spécifiques. Leur particulière vulnérabilité exige une attention particulière des moyens adaptés pour empêcher les départs qui mèneront ces jeunes filles et ces femmes vers l’enfer d’une barbarie sans limite, sous le joug d’une oppression qui bafoue leur dignité, leur liberté et jusqu’aux plus élémentaires de leurs droits, notamment par la construction de contre discours spécifiques. Discours fondés sur l’inégalité entre les femmes et les hommes et la soumission des femmes auxquels des jeunes filles adhèrent.
  • La protection de l’enfance est, aussi, un enjeu majeur puisqu’aujourd’hui, un quart des jeunes radicalisés sont mineurs et que l’on sait, par ailleurs, que les parcours de vie les plus difficiles dans l’enfance favorisent le basculement dans des processus de radicalisation. Leur fragilité, notamment à l’adolescence, mérite donc une attention particulière et leur protection exige des mesures efficaces. Mais aussi parce des mineurs sont enlevés par un parent et conduits en Syrie, parce que des enfants de parents français sont nés en Syrie et enfin parce que des enfants rentrent et rentreront de Syrie.

Les familles, enfin. Tous les intervenants ont montré combien elles sont aujourd’hui en première ligne du fléau de l’engagement radical violent. En première ligne en tant que cibles, d’abord, puisque la radicalisation de jeunes ou d’adultes, c’est autant d’angoisse et de souffrance pour leurs proches. En première ligne, aussi, en tant qu’acteurs du combat contre la propagande djihadiste. Je veux souligner ici le travail  de grande qualité réalisé par les cellules de suivi mises en place dans les préfectures pour l’accompagnement des familles.

Les échanges que vous avez eus hier en évoquant les politiques conduites au Canada, au Royaume-Uni ou en Allemagne en sont une parfaite illustration : les familles sont les premières victimes de la radicalisation, et doivent naturellement faire l’objet d’un soutien et d’un accompagnement attentif et empathique. Elles sont aussi un précieux atout dans la prévention de la radicalisation. Comme principal lieu de transmission des valeurs mais aussi d’observation des comportements. Comme espace d’échange et de partage, moteurs de la refondation des relations. Comme source fondamentale de stabilité affective, essentielle pour retisser les liens que les recruteurs s’emploient à détruire.

La famille est à la fois la première vigie et le dernier rempart contre la radicalisation. Elle est donc aujourd’hui le principal bénéficiaire et le principal partenaire de la politique que je mène au sein du Gouvernement pour prévenir et combattre la radicalisation. Construire et conduire une telle politique ne peut se faire qu’avec le concours de tous les acteurs : Ainsi, dès les attentats de janvier, j’ai immédiatement réuni l’ensemble des acteurs institutionnels et associatifs qui, chacun dans leur rôle, contribuent aujourd’hui à la mise en œuvre du plan gouvernemental de lutte contre la radicalisation, coordonné par le CIPD, avec lequel mon ministère travaille au quotidien en étroite collaboration.

  • Très vite, la Caisse Nationale d’Allocations Familiales s’est mobilisée et a mobilisé son réseau. Les CAF sont les interlocuteurs naturels des familles, dans la proximité et la confiance et offrent, par ailleurs, un maillage territorial très important. Cette mobilisation a pris la forme d’un renforcement des actions déjà engagées de soutien à la parentalité pour agir le plus en amont possible. Je tiens à rappeler ici que le soutien financier de la branche famille est croissant  dont les crédits consacrés au soutien à la parentalité doublent sur la période 2013-2017 (50M€ par an en 2012 à 100M€ en 2017).
  • Par ailleurs des financements spécifiques à hauteur de 2 millions d’euros ont été dégagés pour le financement d’actions spécifiques liées à la prévention de la radicalisation. Un référent prévention de la radicalisation a été désigné dans les CAF et la CNAF a élaboré une charte de laïcité, pour ses agents et pour l’ensemble de ses partenaires.

Par ailleurs, de plus en plus de CAF participent aux cellules de suivi mises en place dans les préfectures.

Je voudrais maintenant évoquer avec vous le rôle déterminant dans la prévention de la radicalisation et de l’accompagnement des familles des acteurs et professionnels de terrain : acteurs de la prévention spécialisé, réseau d’écoute et d’accompagnement des parents, maison des adolescents, point accueil écoute jeune, école de parents, réseau des associations familiales, centres sociaux et  je prie ceux que je n’ai pas cité de bien vouloir m’excuser. Tous se sont mobilisés très tôt et avec détermination. Beaucoup d’entre eux participent aux travaux des cellules de suivi.  Nous sommes à l’écoute du terrain car une politique publique de prévention ne peut être efficace que si elle est construite à partir des observations, des expériences et des besoins de ceux qui sont au plus près de la réalité des situations. J’ai récemment découvert à Lille un formidable projet : « ensemble ont fait quoi ? » porté conjointement par le réseau de Prévention spécialisée du Nord, la fédération des centres sociaux et l’association « Laisse ton empreinte » spécialisée dans la production de supports pédagogiques. Ils ont réussi à fédérer tous les acteurs de l’action sociale et de la formation pour produire ensemble des outils à destination des professionnels, sur la base de repères communs. Le succès de leurs conférences, qui ont déjà réuni plusieurs centaines d’acteurs institutionnels et associatifs, atteste qu’il y a bien une demande de débat à laquelle nous devons répondre. Pour apporter des réponses et engager des actions adapter les acteurs nous ont fait remonter leur besoin de formation qui doit être assuré au plus près des attentes des acteurs et des spécificités des territoires. C’est ma priorité, avec l’appui du CIPD que je remercie ici j’ai organisé une session de formation à la prévention de la radicalisation à destination des acteurs de terrain le 18 mars dernier. Deux nouvelles sessions sont prévues en juin dont l’une spécifiquement destinée au réseau de l’Union nationale des associations familiales (UNAF) ;

 

J’observe par ailleurs qu’alors que le travail social et le travail socio-éducatif souffrent d’un grand cloisonnement, la prévention de la radicalisation encourage les différents acteurs à travailler ensemble et fait évoluer les pratiques du travail social.

Je sais que de nombreuses initiatives de ce genre sont en cours partout en France, et il nous appartient aussi d’aller à la rencontre des professionnels et des associations pour les faire émerger et les soutenir car elles ont vocation à nourrir notre réflexion et inspirer nos actions. C’est aussi le sens du soutien que nous apportons aux équipes de recherche qui travaillent sur la radicalisation. Je pense ici tout particulièrement au projet d’action-recherche mené par l’association « Entr’autres », qui s’appuie sur les travaux d’universitaires de Nice-Sophia-Antipolis et Paris 7 Diderot. Je suis certaine que la communication qu’a prononcée ce matin le professeur Fathi Benslama vous aura tous convaincus de la pertinence de cette démarche.

Des dispositifs sont en place ; cependant l’ampleur du défi auquel nous sommes collectivement confrontés impose d’aller plus loin. D’innover. D’expérimenter. De proposer de nouvelles méthodes de travail et d’action élaborées et mises en œuvre pour et avec les familles.

Je suis convaincue qu’elles peuvent et doivent jouer un rôle central dans ce combat contre la radicalisation. C’est pourquoi je souhaiterais voir se développer « l’accompagnement par les pairs », c’est-à-dire la mise en relation et en réseau des familles directement touchées par ce drame. Il me semble essentiel qu’elles puissent partager non seulement leur douleur, mais aussi leur expérience et même l’expertise qu’elles ont pu développer du processus de radicalisation.

Cette possibilité d’échange est déterminante pour que les parents puissent se soutenir mutuellement : ceux qui s’interrogent sur les signes d’engagement dans une conduite radicale violente et cherchent des réponses pour reconstruire les liens avec leur enfant ; ceux qui l’ont vu partir et sont sans nouvelles ; ceux qui le voient revenir après un séjour en Irak ou en Syrie ; et bien sûr, ceux qui ont la douleur de l’avoir perdu mais qui gardent au cœur la force et l’espoir d’éviter à d’autres familles de connaître la même tragédie.

Cette démarche peut également, je le crois, aider les parents à surmonter les craintes qui les empêchent parfois de bénéficier de l’aide qu’ils pourraient recevoir en signalant une conduite à risque. Sentiment de culpabilité, peur d’être stigmatisé, volonté de protéger leur enfant d’éventuelles mesures de représailles : c’est un véritable dilemme, auxquelles ces familles sont confrontées. En discuter avec des parents qui sont passés par cette épreuve est aussi une manière de retrouver le chemin de la confiance, en eux-mêmes et dans les institutions.

De nombreuses initiatives d’accompagnement par les pairs ont déjà vu le jour, et elles méritent d’être encouragées et soutenues.

Je souhaite aujourd’hui amplifier cette dynamique en soutenant l’émergence d’une association nationale de familles accompagnantes fédérant ces initiatives, coordonnant leurs démarches et à terme labellisant des antennes locales. Cette structure doit avoir vocation à travailler en étroite coopération avec les équipes qui gèrent le numéro vert, afin que chaque appel puisse donner lieu à un soutien effectif, assuré conjointement par les professionnels et les familles concernées.

Le combat contre la radicalisation est une course de vitesse, qui nous impose d’aller toujours plus vite et encore plus loin. Pour cela, nous devrons encore progresser dans l’articulation et la coordination des dispositifs existants, qu’ils soient soutenus par les CAF ou mis en œuvre par les préfectures. La cohérence et la lisibilité des actions conduites par les pouvoirs publics est aussi l’une des conditions de leur efficacité. Nous travaillons donc à renforcer les synergies au service d’une dynamique qui requiert la mobilisation de tous : agents publics, professionnels, associations, familles…

La richesse des échanges que vous avez eus durant ces deux journées est la preuve éclatante que les chercheurs apportent une contribution décisive à la lutte contre la radicalisation. Croiser les regards, partager les expériences, créer des synergies : voilà l’enjeu auquel nous devons collectivement répondre pour mieux comprendre et contrer cette menace globale, si lointaine et si proche.

Enfin et pour conclure mon propos, je souhaiterais insister sur le périmètre de la radicalisation. Bien sûr, et c’est sa première exigence, il s’agit de prévenir et d’empêcher les passages à l’acte, actes de terrorisme et départs en Syrie et en Irak. Mais, à mon sens, la prévention de la radicalisation inclut également la résistance à l’extension du domaine de l’emprise intégriste dans les quartiers.

Il est notre devoir Républicain, de protéger celles et ceux qui vivent en France d’un Islam politique et fondamentaliste, qui certes, n’est pas nécessairement lié au terrorisme, mais remet profondément en cause l’égalité femme/homme et la liberté des femmes.

 

Je vous remercie.