Paroles d’expert.e.s

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Interview d’Edith Vallée, psychologue clinicienne et auteure d’essais et de romans, conceptrice générale des parcours urbains organisés par l’association H/F Interview de Christel Sniter, auteure de « Les femmes célèbres sont-elles des grands hommes comme les autres»
Interview de Julien Fernandez, co-fondateur de l’association Womenability Interview d’Héloïse Poëy-Noguez, fondatrice de SoliMobi.
Interview de Chris Blache, consultante en Socio-Ethnographie, co-fondatrice et coordinatrice de Genre et Ville. Interview de Mathilde Armantier, co-fondatrice d’A Nous La Nuit.

 


Interview d’Edith Vallée, psychologue clinicienne et auteure d’essais et de romans, conceptrice générale des parcours urbains organisés par l’association H/F.

Votre initiative, “Les journées du matrimoine”, a reçu la labellisation Sexisme Pas Notre Genre. Pouvez-vous nous expliquer en quoi elle consiste?

« Les Journées du Matrimoine » répondent en écho aux journées du Patrimoine. Au fil de nos parcours  urbains et des divers événements de ce temps consacré aux grandes figures du passé – visites de musée, performances, conférences, catalogue interactif sur notre site – nous voulons faire entendre la voix des femmes remarquables. Celles qui nous ont précédées, au même titre que retentit la voix des hommes célèbres. Comme eux, elles ont marqué leur temps par leurs créations, leurs découvertes, leur action héroïque.

Il existe des femmes célèbres dont l’Histoire se souvient. Souvent des icônes, comme Marie Curie. Mais aussi tant de femmes tombées dans l’oubli et qu’il faut restituer à la mémoire collective. Par exemple Camille Claudel a été exhumée par un livre[1] et personne avant ne connaissait la grande sculptrice. Des femmes ont été écrasées parce qu’elles présentaient un danger aux yeux de l’ordre social, comme les « bonnes femmes », autrement dites sorcières, appelées justement « bonnes femmes » par le peuple à cause de leur réputation à savoir guérir par les plantes. Il faut les réhabiliter. Telle Marguerite Porete, une philosophe de la fin du XIIIe  siècle dont la pensée a éclairé la réflexion d’hommes célèbres bien plus tard. Brûlée en place de Grève.

Les journées du Matrimoine rééquilibrent le poids de la mémoire collective qui fait tout basculer du côté des hommes. Elles contribuent à rendre inacceptable la formule du Panthéon « Aux grands hommes, la Patrie reconnaissante » alors que l’on pourrait aussi bien écrire, par exemple «  Aux grandes figures de l’Histoire, la Nation reconnaissante »

Pourquoi est-ce important selon vous d’utiliser le mot « matrimoine » ?

Le mot matrimoine n’est pas nouveau. Usité au Moyen-Age, il signifiait l’héritage transmis par les femmes. C’est très important de le faire réapparaître dans le discours. Notre parler formate notre pensée. La grammaire est sexiste, ayant décrété avec l’académicien Vaugelas au XVIIe siècle que le masculin l’emportait sur le féminin. Nous pratiquons notre langue sans jamais nous arrêter aux usages. Aujourd’hui, le terme Matrimoine sonne comme un néologisme. Du coup, il projette l’idée que les femmes constituent la moitié de l’héritage culturel de tous les peuples. Un jour, une fois le sexisme obsolète, seule subsistera cette expression, « héritage culturel ». A moins que l’on invente un mot, synthèse du Ma et Pa-trimoine !

Sur votre site, vous déclarez « Nous construisons notre mémoire culturelle sur un socle de biens artistiques à 95% masculins » : comment l’expliquer et quelles sont les conséquences de cette invisibilité des femmes ?

La majorité des œuvres du passé appartient aux hommes. Certains en font un argument pour dénigrer les femmes et contester leur capacité à créer autant que les hommes. La procréation plutôt que la création.

C’est tenir peu de cas du manque d’enseignement de qualité donné aux filles du passé et de la volonté de maintenir les femmes dans la catégorie inférieure du « deuxième sexe », jusqu’à effacer de la mémoire collective leurs gestes de création. Il est arrivé que les filles se cachent dans une armoire pour entendre les leçons données à leur frère. Nannerl Mozart, la sœur de., exceptionnellement reconnue comme prodige elle aussi, fut interdite de parution en public et d’écriture de la musique dès en âge de se marier. Wolfgang admirait pourtant les œuvres de sa sœur, mais aucune ne nous est parvenue. Pour bénéficier d’un enseignement complet, en particulier scientifique, ou pour apprendre un savoir-faire, le mieux était de naître fille unique, comme Sophie de Condorcet ou Sainte Geneviève que son père, édile, emmenait avec lui quand il travaillait pour la cité de Nanterre. Des ruses pour apprendre, les femmes en ont inventé beaucoup, quelquefois rocambolesques, à prendre une identité de garçon. Même si Christine de Pisan au début du XVe siècle fut la première à vivre de sa plume, les femmes ont longtemps hésité à publier. Ainsi au XVIIe siècle, le mot « autrice » fut proscrit par les académiciens, trop valorisé pour rester attribué à des femmes[2]. Voilà bien une preuve de la volonté d’invisibiliser les créatrices. Combien, encore, à s’être fait spolier de leurs découvertes scientifiques ?

Il suffit de creuser dans la mémoire collective pour retrouver en nombre des talents féminins délibérément occultés. Nous avons besoin d’entendre parler de personnes de chair et d’os, pas de Reines, de Saintes et d’Allégories dont la statuaire est emplie. Pas d’icônes non plus si l’on s’en sert pour tenter faire oublier celles dont on ne parle pas.

Notre présent n’est pas seulement de lutte pour obtenir la parité, pour maintenir des acquis ou accéder à une reconnaissance équivalente à celle des hommes. Avec le Matrimoine, tout n’est pas à réinventer à chaque fois. Nous savons d’où nous venons, héritières de ces femmes audacieuses qui ont cru en elles. Parce que nous nous en souvenons, nous nous inscrivons dans le devenir. Le passé, unique condition du devenir.

[1] Anne Delbé, Une femme, Fayard, 1972

[2] Aurore Evain, Histoire d’‘autrice’, de l’époque latine à nos jours », in Femmes et langues, numéro spécial de la revue Sêméion. Travaux de sémiologie, Anne-Marie HOUDEBINE (dir.), 2008, pp. 53-62.

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Interview de Christel Sniter, auteure de « Les femmes célèbres sont-elles des grands hommes comme les autres ? »

Votre livre « Les femmes célèbres sont-elles des grands hommes comme les
autres ? » met en lumière un sujet peu traité : la sous-représentation des statues de femmes dans le paysage commémoratif parisien. Entre 1870 et 2014 seulement 24 statues ont été édifiées pour honorer des femmes contre 325 pour les hommes. Comment expliquer ce phénomène ?

La multiplication des statues honorant des Grands hommes s’inscrit dans le processus d’approfondissement de la IIIe République qui entend socialiser les citoyens masculins. La statuomanie républicaine constitue un outil pédagogique en proposant, dans l’espace public, des modèles d’identification au même titre que les manuels scolaires de l’école de Jules Ferry.

Or, on constate que parmi ces grands hommes figurent quelques femmes célèbres alors même que les femmes doivent attendre 1944 pour obtenir le droit de vote. Ces statues de femmes constitueraient une sorte d’anticipation de l’avènement de la femme citoyenne. Elles se distinguent de la représentation traditionnelle de la femme dans l’espace public comme vierge, comme reine ou comme allégorie. Il s’agit pour la première fois d’honorer des femmes réelles, individuelles, dignes de servir de modèle.

Quelle typologie dressez-vous de ces 24 statues ?

On pourrait distinguer d’abord les saintes guerrières.

On trouve cinq statues de Jeanne d’Arc, le personnage célèbre le plus représenté. Ces statues quadrillent l’espace public parisien et forment un croix, la statues de la place des Pyramides étant au centre. Sainte-Geneviève trône derrière Notre-Dame sur le pont de la Tournelle.

Viennent ensuite les artistes et les femmes de lettres : George Sand et la comtesse de Ségur au jardin du Luxembourg ; Sarah Bernhardt place du général Catroux. Plus récemment, la célébrité a connu un phénomène de « starisation » : on honore Edith Piaf et Dalida.

On trouve également le sculpteur Rosa Bonheur, l’égérie d’Auguste Comte Clotilde de Vaux, la harpiste Lily Laskine.

La résistance est honorée d’abord à travers la figure d’Edith Cavell, martyre utilisée par la propagande de guerre pour stigmatiser la « barbarie allemande » pendant la première guerre mondiale. Son monument a d’ailleurs été détruit par les Allemands à leur entrée dans Paris en juin 1940. Berty Albrecht, figure centrale du mouvement Combat, est également honorée pour la période de Vichy.

Parmi le groupe des féministes, seule Maria Deraismes aura une statue. Clémence Royer voit son projet échouer et Louise Michel est reléguée à la périphérie de Levallois-Perret.

Enfin, les exploits sportifs sont représentés à travers la pilote Maryse Bastié.

Quelle image en creux des femmes se dessine à partir de ces  statues ? Qu’est-ce que ce statuaire dit de notre société ?

Ces statues montrent un traitement différencié des femmes célèbres par rapport aux grands hommes mais pas forcément dans le sens d’une domination masculine. Certaines femmes peuvent avoir un traitement plus prestigieux que les hommes au nom de leur spécificité féminine : par exemple Jeanne d’Arc détient le record du nombre de statues d’un personnage célèbre. Le monument d’Edith Cavell a bénéficié d’un emplacement prestigieux, dans le jardin des Tuileries avec une inauguration en grandes pompes. En même temps, c’est le seul monument commémoratif qui représente la personne honorée couchée, en martyre, après son exécution. Les femmes de lettres, quant à elles, sont représentées avec un livre ouvert sur les genoux quand les hommes de lettres tiennent l’instrument de création, la plume. Les femmes sont donc montrées dans une posture plus passive, plus conforme à l’image qu’on pouvait avoir d’elles dans la société.

Même si les stéréotypes sexués persistent, ces statues de femmes célèbres permettent pour la première fois de placer des femmes individuelles sur un piédestal, dans l’espace public.

La question se pose de la vie de ces effigies une fois la statue inaugurée. Le monument se dresse verticalement dans l’espace public comme un repère mémoriel mais il est également figé et peut devenir invisible. Les manifestations, les hommages réguliers sont autant de preuves de la vie de la statue et de son évolution sémantique.

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Interview de Julien Fernandez, co-fondateur de l’association Womenability

Votre initiative, Womenability, a reçu la labellisation « Sexisme Pas Notre
Genre ». Pouvez-vous nous expliquer en quoi elle consiste?

WOMENABILITY est une association créée il y a un peu plus de deux ans. Nous oeuvrons à faire de l’égalité dans l’espace public une réalité en proposant des solutions pour que les villes soient plus justes.

Concrètement, une partie de l’équipe (Charline Ourraki, Audrey Noeltner, Julien Fernandez et Gabriel Odin) est partie de mars à octobre 2016 à la rencontre des individus et des initiatives qui améliorent la vie des femmes dans les villes. Nous avons récolté des données dans 17 pays grâce aux marches exploratoires et aux échanges et interviews réalisés des femmes maires, des leaders d’associations locales, et des acteurs du changement.

Depuis notre retour, nous nous concentrons sur trois actions : 

-Rédiger un rapport d’étude (sortie prévue le 8 mars) afin de partager nos données issues des marches exploratoires ainsi que les bonnes pratiques et les initiatives innovantes identifiées

-Produire un webdocumentaire retraçant notre aventure afin de sensibiliser et mobiliser autour des thématiques de genre et de ville.

-Réaliser une exposition sur le genre et la ville afin de placer cette thématique au coeur du débat citoyen.

Vous avez visité 17 pays pour collecter des données sur le genre et l’espace public : quelles sont les grandes tendances communes et les différences d’un pays à un autre ?

On remarque tout d’abord d’un pays à l’autre des tendances similaires pour ce qui est du harcèlement de rue; partout où nous sommes allés, les femmes ont confié être fréquemment victimes de violences verbales, et ne reçoivent que très peu de soutien dans ces situations. Les cas de violence physique sont moins présents mais seulement une femme sur huit affirme avoir reçu de l’aide face à une agression. Mais le problème des femmes en ville ne peut pas se réduire à la question de l’insécurité. Les femmes font face à un espace public qui leur est hostile ou inadéquat en tant que femme ou en tant que mère ; impossible par exemple d’allaiter un nourrisson de manière sereine, et ce quelle que soit la ville. 

S’il fallait noter des différences marquantes, elles sont souvent liées au contexte dans lequel ces femmes évoluent et qui définit leur façon de se déplacer. Les femmes que nous avons interrogées semblent par exemple plus disposées à utiliser les transports en commun, mais encore faut-il qu’ils existent là où elles vivent ! Une autre tendance se dégage : une ville « vivante, dynamique » c’est-à-dire où les femmes ne sont pas seules dans les rues renforcent le sentir de sécurité car une aide « potentielle » immédiate peut être sollicité. 

Quelles sont les bonnes pratiques que vous avez pu identifier lors de ce périple ? Comment seraient-elles transposables ?

Nous avons identifié plus de 40 bonnes pratiques, classées  en quatre catégories : mobilité, famille, sécurité et loisir. Je vais vous donner un exemple pour chaque catégorie.

Mobilité : Initiative repérée à Tokyo

Un badge électronique porté par les femmes enceintes dans les transports en commun. Celui-ci envoie un signal à la rame de métro déclenchant une petite lumière indiquant aux usagers qu’une femme enceinte est dans la rame. Les usagers peuvent ainsi être plus vigilant afin de céder une place assise. 

Famille : Initiative repérée à Malmö

Aménager des plages horaires spéciales filles et/ou parents-filles dans les skateparks afin de rendre la pratique de ce sport plus mixte. Ceci a également pour effet de lutter contre le gender budgeting.

Sécurité : Initiative repérée à Yokohama

Des cours de self défense sont donnés par des associations locales aux femmes souhaitant apprendre les rudiments pour se défendre en cas d’agression physique. 

Loisir : Initiative repérée à Baltimore

Des peintures murales mettant en avant les artistes femmes de la ville, afin de valoriser une histoire marquée par les femmes mais souvent peu connue.

Chacune de ses initiatives a pour but d’inspirer d’autres villes afin de favoriser une adaptation locale, cohérente avec la culture et les besoins. C’est toute l’idée de notre projet : montrer l’existant afin de faire en sorte que chacun puisse lutter contre les problèmes inhérents à sa ville grâce à ce catalogue de bonnes pratiques que nous sommes en train d’écrire.

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Interview d’Héloïse POËY-NOGUEZ, fondatrice de SoliMobi.

Votre initiative, SoliMobi, a reçu la labellisation « Sexisme Pas Notre Genre ».
Pouvez-vous nous expliquer en quoi elle consiste ?

SoliMobiSolidarité Mobilité – est une plateforme qui permet aux citoyens de partager leurs trajets à pied, à vélo et en transports en commun.

Une solution de déplacement pratique, conviviale, rassurante et respectueuse de l’environnement. Nous souhaitons faciliter l’accès à l’espace public à tous les citoyens, et prévoyons d’organiser des évènements en faveur de la lutte contre le harcèlement de rue. Le label « Sexisme Pas Notre Genre » appuie notre volonté d’améliorer les conditions de déplacement des femmes dans l’espace public.

SoliMobi vous met en relation avec d’autres membres de la communauté acceptant de partager leurs trajets. Pour se faire il vous suffit de renseigner votre destination, l’heure et le mode de déplacement souhaité : à pied, à vélo  ou en transport en commun.

SoliMobi sécurise les échanges sur la plateforme : vérification de l’email et du numéro de portable, photo de profil, possibilité de solliciter la communauté SoliMobi la plus proche de vous ou encore de choisir votre accompagnateur en fonction de différents critères : sexe, âge, ville, notations, avis, centres d’intérêts.

Y-a-t-il équité entre les femmes et les hommes en matière de mobilité ?

De nombreuses études  ont prouvé que les femmes occupent moins de place que les hommes dans la rue. Nos villes sont pensées et crées majoritairement par des hommes, 63% des architectes urbanistes de l’Etat sont des hommes. Une enquête de l’ONG Soroptimist dévoile que sur 63 500 rues françaises, seules 2 % portent le nom d’une femme. Et les terrains multisports et espaces municipaux consacrés aux loisirs sont presque uniquement fréquentés par des hommes. C’est une réalité, les femmes se déplacent dans l’espace public moins facilement que les hommes. La nuit tombée, beaucoup de femmes adoptent des stratégies pour éviter de se faire importuner lorsqu’elles marchent seules dans la ville. Cela passe par le fait de se déplacer avec des écouteurs pour éviter d’être interpelée dans la rue, au choix de sa tenue vestimentaire, de son itinéraire pour éviter certains quartiers, d’éviter de rentrer trop tard le soir, voire de ne pas sortir du tout. Il est important de souligner qu’il n’y a pas que les femmes qui sont victimes de discrimination dans l’espace public. D’autres catégories d’individus sont hélas vulnérables, je pense aux enfants, aux personnes à mobilité réduite, aux porteurs d’un handicap, qui peuvent aussi rencontrer des difficultés à se déplacer dans l’espace public en toute sécurité. C’est là que SoliMobi entre en jeu, en proposant une solution concrète pour permettre à toutes personnes se sentant mal à l’aise dans l’espace public de pouvoir y effectuer des trajets accompagnés. Une façon conviviale de se déplacer tout en en contribuant au respect de l’environnement. 

D’après une étude récente de l’Insee, 25% des femmes âgées de 18 à 29 ans ont peur dans la rue. A quoi est dû ce sentiment d’insécurité et comment l’expliquez-vous ?

Nombreux facteurs peuvent provoquer ce sentiment d’insécurité ressenti par beaucoup de citoyens

1. L’environnement ambiant : se déplacer tard le soir, emprunter seul un couloir, un souterrain sale, dégradé, mal éclairé, ne pas voir de personnel de sécurité, de caméra de surveillance, être presque seul dans une gare, un train ou une rame de RER, sont autant de facteurs qui peuvent susciter chez un individu un sentiment d’inconfort voir de crainte dans l’espace public.

2. La banalisation du sexisme et des comportements agressifs : cela peut commencer par un sifflement, une remarque sur la longueur d’une jupe pour se transformer en insulte ou bien pire en une véritable agression physique. Ces altercations sont plutôt commises dans la journée, entre 8h et 20h, au moment où les femmes fréquentent le plus les transports en commun mais elles se produisent également de nuit.

Une étude parue en 2015 par le Haut Conseil à l’Egalité entre les femmes et les hommes révèle que 100% des femmes ont été victimes, au moins une fois dans leur vie, de harcèlement dans les transports en commun. Un chiffre qui fait réfléchir lorsque l’on sait que de nombreuses femmes ne sont pas forcément conscientes d’avoir été victimes de harcèlement. Les répercussions pénales sont peu connus : une main aux fesses est une agression sexuelle punie de cinq ans de prison et de 75.000 euros d’amende.

Il est urgent d’agir ensemble et d’être solidaire lorsque nous sommes témoins d’une agression que cela soit à l’encontre d’une femme, d’un enfant, d’une personne handicapée ou tout autre citoyen. Dans certains cas notre responsabilité pénale en cas de non-assistance à personne en danger peut être mis en cause. Il existe de nombreuses manières de ne pas rester passif face à une agression : solliciter l’aide des témoins, prévenir la police et aussi des stratégies de détournement de l’attention (injonction paradoxale) qui consistent à dire ou à faire quelque chose qui ne fait aucun sens dans la situation pour sortir l’agresseur de son élan agressif et le déstabiliser (lui demander son chemin ou bien faire semblant de connaître la victime).

Diverses raisons aident à expliquer et comprendre le sentiment d’insécurité. Nous possédons tous notre propre perception sociale du risque. Chaque individu nourrit ce sentiment en fonction de son éducation, ses valeurs, sa propre expérience face au harcèlement, ses échanges avec autrui et ce qu’il lit et regarde à travers les médias. Les femmes ont intégré dès leur plus jeune âge qu’elles sont plus vulnérables  que les hommes dans la rue. Les garçons auront plus facilement le droit de sortir seul le soir, et on demandera plus souvent à une femme en soirée comment elle rentre qu’à un homme, sauf si ce dernier semble être très alcoolisé. Le message que veut faire passer SoliMobi est qu’il est important de ne pas céder à la paranoïa. Il faut être vigilant, limiter les risques inutiles mais l’espace public est avant tout un espace de vie et de droit.

SoliMobi est une plateforme pour les personnes qui aspirent à plus de convivialité lors des trajets quotidien, à faire de nouvelles rencontres, à se déplacer l’esprit léger ou encore à agir en faveur d’un mode de déplacement plus soucieux de l’environnement. S’inscrire sur SoliMobi c’est afficher sa volonté de diminuer l’insécurité, c’est agir ensemble et être solidaire pour renforcer la sécurité dans l’espace public. L’Etat, la police et les agents de sécurité ne peuvent pas à eux seuls résoudre tous les problèmes d’insécurité dont nous sommes victimes. Il est important que les Français soient unis pour défendre leur droit à se déplacer librement dans l’espace public. On partage bien une chambre d’hôte, un repas, une voiture, pourquoi pas un trajet ? La cause en vaut la peine.

Nous invitons toutes les personnes qui souhaitent partager leurs trajets à venir s’inscrire sur notre site www.solimobi.com pour être informées du lancement officiel de SoliMobi dans les mois à venir.

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Interview de Chris Blache, consultante en Socio-Ethnographie, co-fondatrice et coordinatrice de Genre et Ville.

Une idée reçue voudrait que l’espace public appartienne à tout le monde. En quoi est-ce erroné ?

La question de l’égalité dans l’espace public est un impensé, tant au niveau des personnes qui font la ville que des usagères et des usagers.  De fait, si les équipements ne sont pas sexués, ils le sont symboliquement.  Les normes de genre, construites à travers l’histoire, les institutions, les habitus font que les hommes sont légitimés dans l’espace public.  Par conséquent ils utilisent largement les espaces (rues, mobilier urbain, équipements sportifs), alors que les femmes, qui subissent dès le plus jeune âge des injonctions à ne pas sortir ou s’exposer en public, que l’on persuade que l’espace public est dangereux pour elles, ne vont pas oser sortir seules ou s’approprier ces espaces, et quand elles le font s’exposent à des rappels à l’ordre nombreux.

Ces normes conduisent à des comportements territoriaux.  A Genre et Ville nous avons coutume de dire que les hommes occupent la ville, alors que les femmes s’occupent dans la ville.  C’est à dire qu’elles n’y sont légitimes qu’à travers des fonctions – travailler, s’occuper des enfants, faire les courses.  Pas de flânerie, pas de détente.  Difficile dès lors de prendre l’espace spontanément, d’où la nécessité de faire changer et les états d’esprits et les espaces en modifiant radicalement la façon d’aménager et d’organiser la ville. 

Les femmes passent moins de temps dans l’espace public mais elles y sont aussi moins visibles (par exemple seulement 2% des rues portent des noms de femmes). Comment expliquer cette invisibilité et quelles sont ses conséquences 

Au 19è siècle sous Haussmann, les femmes ont disparu des rues, les femmes bourgeoises ne devaient pas s’exposer aux dangers du petit peuple et les femmes du peuple devaient contrôler leur famille et leur mari.  Curieusement, à la même époque elles sont réapparues sous forme d’égéries de pierre, de nymphes, sur les frontons de nos bâtiments, au coeur de nos places, exposant pour seule gloire leur nudité figée.  Pendant ce temps, du grand homme au plus petit, chacun à eu sa plaque, sa rue, son avenue.  L’Homme public associé au pouvoir recevait toutes les gloires, quant à la Femme publique, chacunE sait ce que ce terme implique.  Comment dès lors trouver ses modèles, oser s’affirmer, revendiquer sa place.  La nécessité est donc grande d’exposer notre diversité au sens très large d’ailleurs.

Votre programme « PAsSaGEs» a reçu la labellisation « Sexisme Pas Notre Genre ». En quoi consiste-t-il ?

Le programme PAsSaGEs (Programme Actions Sensibles Genre et Espaces) a pour objectif d’aller vers une plus grande égalité entre les femmes et les hommes sur les territoires, quelle que soit son identité.  Il s’agit d’un programme d’actions destiné à modifier les pratiques tant sur le plan organisationnel (travail social et humain) que sur le plan structurel (réflexion urbanistique).  Ce programme qui a démarré en 2014 est  prévu pour se décliner dans la durée sur plusieurs années, sur plusieurs sites dans un cadre national.  Villiers le Bel faisant partie des premiers sites pilotes, aux côtés de Paris et de Nantes.  Aubervilliers et Floirac ont intégré le programme en 2017.
Le programme se décline en trois phases, une phase d’observation, d’analyse et de sensibilisation.  Une phase de travaux collaboratifs et de mise en actions de projets.  Une phase de concrétisation, d’évaluation et de développement. 
Actuellement, notre site de Villiers le Bel est en phase 3 avec notamment la réalisation de logements et d’espace publics intégrant l’égalité femmes-hommes dès leur construction.  Projet pour lequel nous avons produit un cahier des charges, logements et espaces publics égalitaire, à destination des architectes et des urbanistes, tout en menant en parallèle un programme d’égalité intégré au niveau de la municipalité.

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Interview de Mathilde Armantier, co-fondatrice d’A Nous La Nuit

Votre initiative, A nous la nuit, a reçu la labellisation « Sexisme Pas Notre Genre ». Pouvez-vous nous expliquer en quoi elle consiste ?

« À nous la nuit ! » est une association de loi 1901, créée en février 2016. Son objectif est la sensibilisation aux discriminations liées au genre et aux sexualités la nuit dans l’espace public.

L’initiative est née du constat que la nuit, les inégalités liées au genre et aux sexualités dans l’espace public urbain se transforment, comparativement au jour. De nombreuses pratiques et usages deviennent moins mixtes voire non-mixtes la nuit : prendre le noctilien, déambuler dans les rues, ou encore profiter des offres culturelles et sportives nocturnes. L’espace public urbain n’est alors pas pratiquable, jouable, marchable par tou.te.s de la même manière. Par exemple, plusieurs études sociologiques montrent que les femmes ne font que traverser l’espace urbain, alors que les hommes s’y arrêtent, l’occupent. De cet état des lieux a émergé notre envie d’agir. Nous pensons qu’il est important de rendre visible ces discriminations, de les nommer, pour pouvoir ainsi les reconnaître et les combattre. Nous souhaitons, de manière joyeuse et festive, revendiquer le droit de chacune et chacun de se sentir légitime et à l’aise dans l’espace urbain une fois la nuit tombée !

Le « nous » de « À Nous la Nuit ! » est le plus inclusif possible. Cette inégalité de jouissance de la ville naît avant tout d’un problème de virilisation de l’espace urbain, qui exclut les personnes qui n’y correspondent pas (femmes, gays, lesbiennes, bisexuel.le.s, trans, queers, intersexes, agenres, etc.).

Dans cet esprit inclusif, optimiste et festif, nous menons plusieurs actions de sensibilisation. « A Nous la Nuit ! » organise une grande soirée annuelle de sensibilisation, composée d’une marche de visibilisation, de prises de paroles puis d’un concert festif. Tout au long de l’année des apéro-discussions sont organisés afin de donner la parole à des associations, collectifs, chercheur.se.s et artistes et de débattre dans un cadre bienveillant de manière horizontale. « À Nous la Nuit ! » participe également à de nombreux événements afin de porter largement son discours. Nous gérons aussi un tumblr du même nom, « À nous la nuit ! », visant à recenser des témoignages de discriminations et violences vécues la nuit, dans la rue, en soirée, en club, etc., le but étant de créer un espace d’expression pour les victimes, mais aussi de visibiliser ce qui est trop souvent banalisé.

« La nuit, tous les chats sont gris » dit le proverbe. Pourquoi est-ce erroné ? En quoi la nuit renforce-t-elle les inégalités femmes/hommes ?

Les questions de discriminations liées au genre et aux sexualités dans l’espace urbain se transforment la nuit. Sans nécessairement être plus fortes, les inégalités de jouissance de la ville diffèrent la nuit comparativement au jour, et il est important de le souligner. En effet, la nuit est souvent fantasmée, et associée dans les représentations collectives aussi bien à la fête et à la récréation, qu’à la peur et au danger. Ces représentations, construites socialement, ont une incidence directe à la fois sur les comportements discriminants, qui peuvent s’exacerber la nuit, et sur les ressentis individuels. Par exemple, dans son étude “Quelle incidence du genre sur la vie nocturne des étudiant.e.s bordelais.es ?”, publiée dans Genre et Construction de la Géographie en 2013, Cécilia Comelli montre que :

  • “Sur l’aspect dangereux de la nuit, les étudiantes sont plus nombreuses à penser qu’elle l’est : elles sont 30% à le dire contre 20% des étudiants” ;
    “(…) quand on questionne les étudiant.e.s sur la dangerosité plus localisée de
  • Bordeaux la nuit, les filles sont presque 80% à trouver qu’il existe des quartiers dangereux, ce qui est le cas pour un peu moins de 60% des garçons” ;
  • “Elles sont de ce fait bien plus nombreuses à déclarer sortir en groupe par crainte, près de 40% d’entre elles contre 9% des étudiants”.

A travers tout un système fait de peurs construites, d’incivilités quotidiennes, de harcèlement de rue, etc. la ville nocturne n’est pas accessible à toutes et à tous de la même manière et c’est ce que nous voulons dénoncer. Un changement de mentalité est nécessaire pour que chacune et chacun se sente légitime et à l’aise dans l’espace urbain, et particulièrement la nuit. Une telle déconstruction des représentations collectives associées à la nuit est d’autant plus souhaitable, que les préjugés, qu’elles véhiculent, effacent d’autres problématiques nocturnes, notamment les travailleuses et travailleurs de nuit.

Quelles seraient vos préconisations pour que la nuit soit plus sûre pour toutes et tous ?

La nuit est avant tout un enjeu d’insécurité ressentie plus que réelle. Certes, il existe encore trop d’agressions sexuelles et de violences dans l’espace urbain la nuit. Néanmoins, l’idée reçue selon laquelle l’espace public est moins sûr que l’espace privé (surtout la nuit) se heurte aux chiffres : dans 90% des cas de viols, tentatives de viols et autres agressions sexuelles, la victime connaît son agresseur (2010-2015 – INSEE-ONDRP). De même, les premiers résultats de l’enquête Virage, réalisée par l’INED (Institut National d’Etudes Démographiques), montrent que la majorité des viols et tentatives de viols ont lieu dans l’espace privé. La peur de l’espace public urbain nocturne est construite et intériosée à travers l’éducation, mais aussi en grande partie à cause du harcèlement de rue et des incivilités, qui sont exacerbés la nuit. Une nuit plus sûre demande donc avant tout un large travail de sensibilisation et de pédagogie, pour traiter en profondeur le caractère systémique de ces discriminations, trop souvent banalisées et acceptées comme une fatalité. La pression sociale ne doit plus peser sur la victime. Pour ce faire, cette sensibilisation doit aussi s’adresser aux témoins, qui réagissent par exemple dans seulement 5% des cas en cas de harcèlement dans les transports en commun (FNAUT), alors même qu’ils peuvent jouer un rôle considérable dans le désamorçage de certaines situations, en montrant parfois tout simplement qu’ils sont présents et ne détourneront pas le regard. A plus court terme, rendre l’espace urbain plus chaleureux et accueillant (avec des guirlandes de lumière, des bougies aux fenêtres, des espaces de végétations, des éléments de décors urbains, etc.) contribue généralement à un plus grand sentiment de sécurité.

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